vendredi 8 mars 2013

Nymphomanes bestiales infidèles et chrétiennes


Queen Sheherezade of The 1001 Arabian Nights illustration by John Anston

Sous la double égide du cynocéphale lubrique et du satyre, le singe est promis à figurer la luxure dans la Chrétienté médiévale. Comme le résume la maître de l´iconologie E. Panofsky, « la signification symbolique la plus courante du singe (...) était d´ordre moral; plus étroitement apparenté à l´homme par son aspect et son comportement que tout autre animal, mais pourtant privé de raison, et lascif de façon proverbiale ("turpissima bestia, simillima nostri"), le singe servait à symboliser tout ce qui en l´homme reste en deçà de l´homme: lubricité, concupiscence, gloutonnerie, impudeur au sens le plus étendu qui se puisse »[1].
            Caricatures de l´humain, ces petits hommes ratés, ridicules et grotesques deviennent l´image de l´infra-humanité qu´incarne l´Autre religieux : c´est ainsi que le terme de « singe » sera appliqué à tous les ennemis de la Chrétienté, qu´ils soient païens, apostats, hérétiques ou infidèles[2]. Significativement, lors de la purge du polythéisme païen effectuée à Alexandrie par l´evêque Théophile au IIIe siècle, celui-ci ordonna détruire toutes les statues des anciens dieux sauf celle d´un Toth babouin du Serapeum, comme symbole ultime de la dépravation païenne selon le témoignage de Socrate Scolasthicus (HE V, 16). L´on peut dès lors se demander avec Janson si la haine chrétienne du singe proviendrait de la relation privilégiée de celui-ci avec Thoth, lequel, devenu Hermès Trismégiste, rivalisait à Alexandrie avec le christianisme naissant dans le cœur des fidèles[3].
Comble de cette démonisation, les théologiens chrétiens feront souvent du singe une image de Satan, le "singe de Dieu" (« simia Dei »), tentant pour l´éternité d´imiter son créateur, et n´arrivant qu´à le contrefaire, à le singer. Avancée par le Physiologus alexandrin (II s. ap. C) qui allait devenir la Bible de la zoologie chrétienne, la « théorie du singe-diable » (“The ape-devil theory”) repose sur une considération métaphorique de son absence supposée de queue, non point dans le sens lubrique mais en tant que pur appendice aux résonances métaphysiques[4]. Aussi farfelu que cela puisse paraître c´est ainsi que le singe deviendra figura diaboli dans la doctrine officielle chrétienne jusqu´à l´âge Gothique.
Il suivait encore ici le chemin de son frère le satyre, incorporé comme l´on sait sait dans la figure du Malin qui lui empruntera cornes, queue et sabots de bouc. C´est que, comme l´analyse Bataille, l´érotisme sacré est passé, avec le christianisme sous la coupe du Mal (« La volupté s´enfonça dans le Mal. Elle était en essence transgression, dépassement de l´horreur, et plus grande était l´horreur, plus profonde était la joie. Imaginaires ou non les récits du sabbat ont un sens : c´est le rêve d´une joie monstrueuse. (…) Il n´est pas absurde à la rigueur de postuler dans le diable un Dionysos redivivus »[5]). Si pour les Grecs la zoanthropie des satyres glorifiait la saine animalité, la spontanéité et la puissance du désir, le christianisme en s’emparant de leur image pour représenter le diable a opéré une diabolisation du sexuel qui fut aussi la sexualisation du Mal.
S'accouplant apparemment n'importe où, n'importe quand, n'importe comment et avec n'importe qui, les singes sots et impudiques deviennent des modèles de débauche et de luxure sans frein, sans conscience. « Le singe est très enclin à la luxure, tout spécialement lorsqu´il voit un homme [s´accoupler] avec une femme » résumera un des premiers commentateurs  de l´œuvre de Dante[6]. C´est ce que prouve la diffusion, dès le XIe siècle, d´une étonnante anecdote comprise dans le très sérieux traité de Pierre Damien De bono religiosi status et variorum animatium tropologia (1061) :
            « Ce qui suit je l´ai entendu du seigneur Pape Alexandre il y a moins d´un mois. Il m´a dit que récemment le Comte Guillaume, qui vit dans le district de Ligurie, qui avait un singe mâle, appelé maimo dans le langage vernaculaire. Lui et son épouse, une femme complètement obscène et impudique, avaient l'habitude de jouer sans vergogne avec lui. J'ai moi-même rencontré ses deux fils, que cette femme vile qui mérite une raclée, avait eu d'un certain évêque dont j´omettrais le nom, car je n'aime pas diffamer personne. Elle avait l'habitude de jouer avec l'animal libidineux, le prenant dans ses bras et le caressant, ce à quoi le singe répondait par des signes d´excitation et essayait par des efforts évidents de se rapprocher de son corps nu. Sa femme de chambre lui dit alors: "Pourquoi ne pas le laisser faire afin que nous puissions voir quelles sont ses intentions?" Que puis-je dire de plus? Elle s´es soumise à l´animal, et, quelle chose honteuse à signaler, il s´est accouplé avec la femme. Cette chose devint par la suite habituelle, et elle répéta fréquemment le crime inouï.
Un jour que le comte était au lit avec sa femme, excité par la jalousie, le Maimo sauta soudainement sur les deux, déchira l'homme avec ses bras et ses griffes acérées comme s'il était son rival, le tint accroché par les dents et le blessa au-delà toute récupération possible. Et ainsi le comte mourut. Comme l'homme innocent avait été fidèle à sa femme et avait nourri son animal à ses frais, il ne soupçonnait aucun mal ni de l'un ni de l´autre, car il ne leur témoignait que de la bonté. Mais quel crime odieux! La femme viola honteusement son droit de mariage, et la bête planta ses dents dans la gorge de son maître. Il fut rapporté au même pape lorsque j'étais avec lui qu'un certain garçon, qui semblait grand pour son âge, même s´il avait déjà vingt ans, était encore totalement incapable de parler. D'ailleurs il avait l'apparence d'un Maimo, et c'était ainsi qu'il était appelé. Et ainsi se levèrent les soupçons que quelque chose comme un monstre, je ne dirai pas un animal sauvage, était élevé dans la maison de son père »[7].
            Cette étonnante histoire de bestialité s´inscrit dans la tradition misogyne chrétienne qui fait de la femme l´ennemie congénitale de l´homme, l´associant aux forces de l´animalité. Transgression ultime, l´adultère féminin constamment condamné par les Pères de l´Église est ici non seulement une trahison du patriarcat mais de l´humanité elle-même au profit de la bête (ce sera d´ailleurs le schéma même de l´imaginaire démonologique, avec son insistence sur les relations sexuelles contra naturam avec différentes formes zoomorphes du Malin). La corrélation entre la scène d´accouplement et celle du meurtre du maître par son rival simiesque place l´anecdote sous le double signe transgresseur d´Eros et de Thanatos, en en faisant le parfait embryon d´une « histoire tragique », annonce d´un des sous-genres les plus populaires de la littérature narrative. Comble de cette inversion de l´ordre naturel (soumis au régime patriarcal et humain), l´anecdote de l´enfant-singe se présente, par corrélation, comme le fruit d´une union interdite, évoquant toutes les craintes d´hybridation monstrueuse par croisement des espèces.
Le succès de ce récit sensationnaliste assura sa diffusion, très souvent sous une forme censurée, dans les exempla qui épiçaient les sermons sans nombre de la pastorale de la Peur chrétienne, tel celui du XIVe (Brit Mus MS Burney 361) où un singe domestique tente en vain de tuer sa maîtresse qui vient de se trouver un jeune amant. Or, malgré les prétentions d´authenticité du texte de Damien (qui invoque l´auctoritas du Pape lui-même) on peut y voir une adaptation d´un des contes les plus scandaleux de la tradition orale arabe englobée sous le terme des Mille et Une Nuits. Significativement absent de la version très policée de Antoine Galland selon les règles de la « bienséance » régnant sur la Société de Cour de Louis XIV, il faudra attendre les versions non expurgées de J. Payne (1882) et du très érotomane Richard Burton (1885), puis celle, encore plus « faisandée » selon le terme de l´époque, de J. C. Mardrus (1901) pour connaître, sous une forme entièrement investie par les obsessions du pansexualisme Fin-de-Siècle, l´original arabe (dont la filiation avec le texte de Damien serait notamment attestée selon Janson par l´utilisation du terme « maimo » provenant de l´Arabe maimun »).
On y voit Wardân le boucher, qui intrigué par une « adolescente splendide de corps et de visage, mais les yeux bien fatigués et aussi les traits bien fatigués et le teint fort pâle » qui vient tous les jours se provisionner en viande, la suit en catimini dans les ruelles du Caïre jusqu´à l´intimité de son alcôve…
« J'arrivai à une porte derrière laquelle je perçus des rires et des grognements. J'appliquai alors mon œil sur la fissure par où passait le rai de lumière, et je vis, enlacés sur un divan, au milieu de divers contorsions et mouvements, l'adolescente et un singe énorme à figure humaine tout à fait. Au bout de quelques instants, l'adolescente se désenlaça, se mit debout et défit tous ses vêtements pour s'étendre à nouveau sur le divan, mais toute nue. Et aussitôt le singe fondit sur elle et la couvrit, en la prenant dans ses bras. Et lorsqu'il eut fini sa chose avec elle, il se leva, se reposa un instant, puis la reprit en possession en la couvrant. Il se releva ensuite et se reposa encore, mais pour fondre de nouveau sur elle et la posséder, et ainsi de suite, dix fois de la même manière, alors qu'elle, de son côté, lui donnait tout ce que la femme donne à l'homme de plus fin et de plus délicat. Après quoi, tous deux tombèrent évanouis d'anéantissement. Et ils ne bougèrent plus. Moi, je fus stupéfait... »
La scène primordiale, au sens de Urzene freudienne, plonge ici dans les tréfonds même de la bestialité, nous positionnant, par le relais du narrateur en position de voyeurs privilégiés. Survient alors la méprise ironique de celui-ci, qui annonce celle de Candide, en une scène qui parodie les décapitations guerrières des traditions épiques arabes:
« Et je dis en mon âme: « C'est le moment ou jamais de saisir l'occasion ! » Et d'un coup d'épaule j'enfonçai la porte, et me précipitai dans la salle en brandissant mon couteau de boucher si aiguisé qu'il pouvait atteindre l'os avant la chair.
Je me jetai résolument sur l'énorme singe dont pas un muscle ne bougeait, tant ses exercices l'avaient anéanti, je lui appuyai brusquement mon couteau sur la nuque et, du coup, je lui séparai la tête du tronc. Alors la force vitale qui était en lui sortit de son corps avec grand fracas, râles et convulsions, tant que l'adolescente ouvrit soudain les yeux et me vit le couteau plein de sang à la main. Elle jeta alors un cri de terreur tel que je crus un moment la voir expirer morte sans retour. Elle put pourtant, voyant que je ne lui voulais pas de mal, recouvrer ses esprits peu à peu et me reconnaître. Alors elle me dit : « Est-ce ainsi, ô Wardân, que tu traites une  cliente fidèle? » Je lui dis : « O l'ennemie de toi- même! N'y a-t-il donc plus d'hommes valides pour que tu aies recours à de pareils expédients ? » Elle me répondit : « O Wardân, écoute d'abord la cause
de tout cela et peut-être tu m'excuseras ! »
            Cette prise de parole par la femme va renforcer la transgression bestiale en nous plongeant dans un labyrinthe de lubricité qui est celui du mystère de la féminité elle-même, ce « continent noir » qu´évoquera encore Freud à la Fin-de-Siècle :
» Sache, en effet, que je suis la fille unique du grand-vizir. Jusqu'à l´âge de quinze ans je vécus tranquille dans le palais de mon père ; mais, un jour, un nègre noir m'apprit ce que j'avais à apprendre et me prit ce qu'il y avait en moi à prendre. Or, tu dois savoir qu'il n'y a rien de tel qu'un nègre pour enflammer notre intérieur, à nous, les femmes, surtout quand le terrain a senti cet engrais noir la première fois. Aussi ne t'étonne pas de savoir que mon terrain devint depuis lors si altéré qu'il fallait que le nègre l'arrosât toutes les heures sans discontinuer.
» Au bout d'un certain temps, le nègre mourut à la tâche, et moi je contai ma peine à une vieille femme du palais qui m'avait connue dès l'enfance. La vieille hocha la tête et me dit : « La seule chose qui désormais peut remplacer un nègre auprès de toi, ma fille, c'est le singe. Car rien n'est plus fécond en assauts que le singe. »
            » Moi je me laissai persuader par la vieille, et un jour, voyant passer sous les fenêtres du palais un montreur de singes qui faisait exécuter des cabrioles à ses animaux, je me découvris soudain le visage devant le plus gros d'entre eux qui me regardait. Aussitôt il cassa sa chaîne et, sans que son maître pût l'arrêter, il s'enfuit à travers les rues, fit un grand détour et, par les jardins, revint dans le palais et courut droit à ma chambre où il me prit aussitôt dans ses bras et fit ce qu'il fit dix fois de suite, sans discontinuer.
            » Or, mon père finit par apprendre mes relations avec le singe et faillit me tuer ce jour-là. Alors moi, ne pouvant me passer désormais de mon singe, je me fis creuser en secret ce souterrain où je l'enfermai. Et je lui portai moi-même à manger et à boire
jusqu'aujourd'hui où la fatalité te fit découvrir ma cachette et te poussa à le tuer ! Hélas ! que vais-je maintenant devenir ? »
Nous voyons ainsi s´établir une filiation entre la « légende du sexe surdimensionné des Noirs » (pour reprendre le titre du polémique essai de S. Bilé, 2005) et celle du singe lubrique qui traversera l´histoire des préjugés raciaux jusqu´à l´ère des haters cybernautes. Tous deux sont ici au service d´une véritable bacchante sexuelle (il faudra attendre la scientia sexualis du siècle des Lumières pour qu´émerge le terme de nymphomane) qui épuise le Noir à la tâche (inversion du script satyrique évoqué par Barthélemy de Glanvil) et assiste à la décapitation de son amant simiesque aux forces défaillantes (sorte de Samson lubrique et animal) avant d´entraîner le dépérissement du narrateur lui-même :
« Alors moi j'essayai de la consoler, et lui dis, pour la calmer : « Sois sûre, ô ma maîtresse, que je puis avantageusement remplacer le singe auprès de toi. A l'essai tu contrôleras, car je suis réputé comme monteur ! » Et, de fait, je lui montrai, ce jour-là et
les suivants, que ma vaillance dépassait celle du défunt singe et du défunt nègre. Cela pourtant ne put aller longtemps de cette façon-là ; car, au bout de quelques semaines, j'étais perdu là-dedans comme dans un abîme sans bord. Et l'adolescente voyait au contraire augmenter de jour en jour ses désirs et s'attiser son feu du dedans… »
            Wardân devra alors avoir recours au philtre d´une vieille femme qui, fumigé « bien avant dans les parties fondamentales » font sortir du sexe sans fond de la femme inassouvissable deux très phalliques anguilles, « l'une jaune et l'autre noire ». Délivrée de cette double présence maléfique, la fille du vizir pourra devenir une femme tout ce qu´il y a de plus respectable de la main du vaillant boucher. L´issue du récit est, on le voit, aux antipodes du tragique de même que le rôle du partenaire animal est inversé para rapport à l´anecdote recueillie par Pierre Damien (au point que la théorie de l´influence émise par Janson est plus que douteuse). Parenthèse monstrueuse dans l´initiation d´une femme, l´amour singe ne compromet pas l´ensemble de l´ordre patriarcal comme ce sera le cas dans une Chrétienté de plus en plus angoissée par les frontières troubles entre l´humain et l´animal.
Transmis de bouche en bouche, diffusé dans toute l´aire culturelle de l´Islam et véhiculée par différents intermédiaires chrétiens la légende des amours simiesques de la fille du vizir allait alimenter bien de polémiques et, sans doute, d´obscurs rêves érotiques.



A SUIVRE


[1] E. Panofksy, Essais d´iconologie, 279
[2] McDermott, 63
[3] Janson, 25
[4] Janson, 20. La théorie de la nature démoniaque du singe: « The monkey represents the very person of the devil since he has a beginning but has no end (that is, a tail). In the beginning, the devil was one of the archangels, but his end has not been found. [He has no tail since, just as he perished in the beginning in heaven, so also will he perish utterly at last, as Paul, the herald of truth, said, "The Lord Jesus will slay him with the wrath of his mouth" [II Thes. 2: 8].] It is fitting also that, in addition to not having a tail, the monkey lacks beauty also. And he is quite ugly in the region where he lacks a tail. Just so the devil has no good end. Physiologus, therefore, spoke well” (Physiologus, édition de M. J. Curley, 88)
[5] G. Bataille, L´Érotisme, 138-9
[6] L´Ottimo Commento della Divina Comedia, 1827, I, Inf XXIX, 139
[7] Peter Damian. Letters 61-90, O.J. Blum transl., Letter 86, pp. 296-297. Tr. d. A. Voir l´original en latin dans Migne Patrologie Latine, CXLV, 789.

jeudi 7 mars 2013

De Babi aux singes satyres


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L´on sait que les babouins « à tête de chien » (Papio cynocephalus) nommés ââni par les anciens Egyptiens, étaient des animaux sacrés représentés à profusion sur divers temples et tombeaux dès la période Protodynastique, et dont on exhume encore aujourd´hui les restes momifiés. Polyvalents, ils témoignent déjà de toute la complexité symbolique qui va être associée à la gent simiesque : en tant qu´animaux rituels ils sont associés aux ancêtres royaux lors des festivités du rajeunissement du monarque mais aussi à différentes divinités (Hâpi le dieu à tête de babouin protecteur des poumons du défunt dans les vases canopes, Iouf et les singes armés gardant les tombes royales, Hedjour, Hehet, Qefedenou voir le dieu solaire Rê lui-même ou encore, exploitant le versant agressif de l´animal, les ennemis des dieux que sont Apophis ou Seth), et tout spécialement à Thot comme l´expose McDarmott :

« It is as the holy animal of Thoth that we most often hear of the cynocephalus.(…)The cynocephalus was supposed to have taught the sacred hieroglyphics to the god, and it wears the lunar disk of the god on its head. The animal is the emblem and representative of the deity. As a companion of the god it drives evil souls to their punishment. (…) The cynocephalus was certainly associated first with Thoth because of the belief that it was affected by the moon but in its connection with the god it seems also to have embodied the principle of balance or equanimity, and so to have been placed on the standard of scales and balances, over which Thoth presides. (…) Again Thot is the god of magic and is addressed in magical incantations, often under the form of the cynocephalus. The cynocephalus is mentioned in such incantations, and the regular means of dismissing a spirit or god which has been brought by a charm is by burning the excrement of an ape” (McDermott, 7-8)

            Mais pour ce qui relève du symbolisme sexuel de la bête c´est une divinité mineure assez méconnue qui va l´incarner avec véhémence, l´imposant babouin ithyphallique Babi (littéralement le « taureau des babouins », double dominance génésiaque). Hyperbolique et polyvalent, son phallus est le verrou de la « porte du Paradis » qui ouvre au sanctuaire des dieux mais aussi le mât du bateau qui mène aux îles fortunées de Aaru dans le Duat ou règne souterrain des morts. Illustration suprême de l´érotisme en tant que « affirmation de la vie jusque dans la mort » selon la célèbre définition de G. Bataille, il préside à la sexualité du défunt dans l´Au-delà et c´est en vue de conjurer l´impotence posthume et jouir d´une vie future pleinement réussie que l´on lui adressera des prières et des sorts. Corrélativement, l´aspect féroce de cette sur-virilité, marquée par la violence des Babouins omnivores, le fait consommer les entrailles des morts et dévorer avec Ammout les âmes des reprouvés par la loi de Maât lors de la cérémonie de la pesée du cœur dans la Salle des deux vérités[1].
            
 C´est donc cette divinité mineure, babouin au pénis dressé orchestrant les prouesses sexuelles des morts, qui inaugure le long cortège des singes lubriques qui nous mènera, du haut de son mât en érection, jusqu´à Kong. Et c`est son ombre, ainsi que celle de ses congénères sacrés qui s`étend sur la représentation du cynocéphale lubrique (l`animal, par opposition au peuple monstrueux du même nom que l`on confondra parfois par la suite dans les compilations médiévales) dont hérite l`Antiquité classique à travers différents artefacts culturels égyptiens et les nombreux récits de voyage de cette première « globalisation » que fut l`hellénisme. Ainsi, selon Elien, qui raconte que « les Égyptiens avaient, sous les Ptolémées, dressé des cynocéphales à connaître les lettres, à danser, à jouer de la flûte et à toucher de la cithare »,  « les cynocéphales et les boucs sont des animaux dissolus. Les poètes disent même qu'ils ont commerce avec des femmes, ce qui semble émerveiller Pindare ». À quoi il ajoute : « Et j'ai aussi entendu dire qu'ils avaient éprouvé un violent désir pour des jeunes filles et même leur avaient fait violence, surpassant ainsi en luxure les jeunes gens que Ménandre a représentés dans sa comédies des fêtes de nuit.» (De Natura Animalium VII, 19).
             
Le fantasme du singe ravisseur émerge ainsi dans la conscience occidentale, rêverie autour des représentations énigmatiques venues du lointain Egypte (tutrice en cela comme tant d`autres choses de la Grèce) mais aussi naturalisation, à l`enseigne de l`exotisme, des vieilles hiérogamies divines dont les mythes gréco-romains regorgent. L`aspect comique et satirique introduit par la référence à Ménandre renvoie à la fois à la condamnation morale d`un excès de lubricité et à sa vision sur le mode grotesque, axes qui seront fortement developpés lors du developpement du mythème de l`amour singe.

Érigé au rang de auctoritas ès zoologie, Élien sera sans cesse cité tout au long du Moyen Âge, encourageant un processus d´amplificatio fantasmatique dans le cadre du paradigme chrétien hostile à toute forme de luxure. Parallèlement, la diffusion du modèle icnographique du cynocéphale ithyphallique contribue au succès du thème, que ce soit dans des figurines de terre-cuite (30, 109, 164, 165 selon la classification proposée par McDermott dans son ouvrage pionnier sur la question simiesque[2]) ou de bronze (195), ainsi que les vases de verre (464), les mosaïques (487, 493), les reliefs (501) et les gemmes (594, 591, 592 –cette dernière image présentant de facon assez crue une masturbation simiesque).

Hybride étrange qui semble parodier de facon grotesque l´homme selon le célèbre dictum de Ennius cité par Cicéron 'Simia quam similis turpissima bestia nobis' (De Natura Deorum, I, XXXV) et inlassablement repris par la suite, le singe était promis à rejoindre le royaume des créatures demi-humaines qui alimentaient l`imaginaire exotique gréco-romain. Qui plus est ses perpétuelles érections le menaient tout droit vers la collusion avec un être omniprésent dans l`iconographie classique, véritable vecteur du pansexualisme antique : le satyre. Unis par leur commune phallophorie (dont dériverait, selon Macrobe, le terme même de satyre[3]) ils vont devenir des étranges compagnons de route, le singe permettant une lecture evhémériste de son prédecesseur légendaire mais en en devenant en quelque sorte l`avatar abâtardi.
Déjà chez Pline le satyre devient une sorte de singe[4] mais c`est chez Pausanias que l`amalgame débouche sur un script fantasmatique qui ne cessera de hanter l`Occident.
"Voulant savoir plus positivement à quoi m'en tenir sur l'existence des Satyres, j'ai questionné beaucoup de monde, et voici ce que j'ai appris d'Euphémus Carien. S'étant embarqué pour aller en Italie, il fut écarté de sa route par les vents, et emporté dans la mer extérieure (l'Océan), où les vaisseaux ne vont jamais. Ils y virent beaucoup d'îles, les unes désertes, les autres peuplées d'hommes sauvages.
Les matelots ne voulaient pas approcher de ces dernières, ayant abordé précédemment dans quelques-unes, et sachant de quoi leurs habitants étaient capables ; ils s'y virent cependant encore forcés. Les matelots donnaient à ces îles le nom de Satyrides, leurs habitants sont roux et ont des queues presque aussi longues que celles des chevaux. Ils accoururent vers le vaisseau dès qu'ils l'aperçurent, ils ne parlaient point, mais ils se jetèrent sur les femmes pour les violer. A la fin, les matelots épouvantés leur abandonnèrent une femme barbare qu'ils jetèrent dans l'île, et les Satyres peu satisfaits des jouissances naturelles, assouvirent leur brutalité sur toutes les parties de son corps »[5].

L`esthétique du récit de voyages, articulé autour d`un pacte de lecture d`authentification des données (fruit d`une veritable enquête par le narrateur-auteur auprès d`informateurs légitimes) installe la scène du fantasme (il s`agit d`un gang-bang bestial) dans la vraisemblance exotique. Localisés dans la géographie insulaire grecque, les satyres deviennent des créatures désenchantées, simple peuplade monstrueuse au milieu des mille autres prodiges de la génésie luxuriante de Physis.

L`amalgame entre les deux créatures sera cautionné par le grand compilateur chrétien du savoir zoologique antique Isidore de Séville qui distingue parmi les cinq espèces de singes connues de son temps les simia, sfingia, cynocéphalus, satyrus et callithrix. Mais cette classification ne vise plus à une rationnalisation de la légende, juxtaposant des créatures tout autant fabuleuses les unes que les autres car le singe anthropoide, qui restera inconnu de l`Europe chrétienne jusqu`au XVIIe siècle, relève du prodige tout autant que les peuplades cynocéphales auxquelles son nom même l`associe ou que les satyres lubriques et hommes sauvages dont il partage maint traits. C`est ainsi qu`il trouve sa place à leur côté dans l`explosion des monstruosités qui accompagne la Renaissance du XIIe siècle dans la Chretienté et qui va durer jusqu`à l`autre Renaissance que l`on connaît.

Dans le manuscrit des Propriétés des bestes publié par M. de Xivrey et qui a été composé en 1512 d'après l'ouvrage très répandu du franciscain anglais Barthélemy de Glanvil, De proprietatibus rerum (c. 1230), se trouve un extrait du chapitre de celui-ci intitulé De faunis et satyris qui définit ces derniers comme «bestes monstrueuses et de diverses figures, masles et femelles, qui ont vizaige d'hommes et de femmes, comme nous avons, mais non pas si fort sur usage de raison; comme vous pourriez dire d'un singe, envers notre semblance de vizaige, qui tient de la figure d'homme de face. Ces bestes cy ne puist on aprendre à parler ne par part ne par nature. Ils ont fier couraige, tenant manière bestiale, publiquement luxurieuse (…). Quant ces bestes monstrueuses que Alexandre trouva au désert veullent aller à la femelle, et la femelle s'enfuyt, ils la lassent tant qu'elles demeurent hors d'alayne, quasi comme morte. Par ce sont-ils appelés satires, qui vient de satur, parce qu'ils ne peuvent se saouller de luxure »[6].

Comble de la sur-virilité, le coït satyrique introduit l´analogie bataillienne entre la petite mort et la grande, déjà présente dans la traduction du P. Corbichon de l´original anglais (« Ont un appétit bestial et par espécial quant à la luxure : en tant que quant ilz peuent une femme trouver au bois , ilz la travaillent tant de cellui fait que elle demeure toute morte »). Cette lubricité sans bornes ouvre la porte au processus d`amplificatio tératologique qui amalgame les différentes sources en des nouvelles créatures composites, reprennant, au titre de Satyres, une partie des monstres énumérés par Isidore de Séville dans son chapitre de Portentis[7] (signe d´un infléchissement épistémologique, le compilateur de 1512 tentera d´expliquer cette progéniture monstrueuse par la croisement entre races, détail absent du texte original de Barthélémy[8]).

S´appuyant sur les sources patristiques pour renforcer l´auctoritas du texte, l´analogie du satyre et du cynocéphale débouche sur une reconfiguration grotesque du corps : «Le souverain et grand Aristote, aussi monseigneur Saint Isidore dient qu'il y ha en ces désers aucuns satires sauvaiges comme cenophales, qui ont corps d'homme, teste de chien et piez de chèvre. Aucuns y a qui ont corps d'hommes, teste de sanglier, mains et pieds comme cynges. Ceulx-ci aiment à merveilles jeunes filles à marier... comme nous verrons du grand satire que Alexandre trouva au désert »[9]. Amalgame encore, puisque l`auteur fait ici référence à un célèbre passage de la Lettre d'Alexandre le Grand à Olympias et à Aristote sur les prodiges de l'Inde du pseudo-Callisthène relatif à une autre peuplade monstrueuse, les « Mélophages » (mangeurs de moutons), où le sacrifice de la femme martyre n´est plus, comme chez Pausanias, sexuel, mais anthropophagique, annonçant l´obscure duplicité des « sacrifices » à King Kong.



https://pantherfile.uwm.edu/prec/www/course/mythology/0100/106.jpg


A SUIVRE...


[1] Voir notamment Geraldine Pinch Handbook of Egyptian Mythology 113-4
[2] W. C. McDermott The ape in antiquity, Baltimore, The Johns Hopkins press, 1938
[3] « Dérivant de sathin, qui signifie le membre viril. On croit que de là aussi vient le nom des Satyres, pour Sathimni, 
à cause que les Satyres sont enclins à la lubricité » (1, 8)
[4]Il y a des satyres dans les montagnes indiennes situées au levant équinoxial : le pays est dit des Catharcludes. Ces satyres sont très rapides ; ils courent tant à quatre pattes que sur leurs deux pieds : ils ont la face humaine, et leur agilité fait qu'on ne les prend que vieux ou maladies” (Histoire naturelle, VII, 2, 17)
[5] Pausanias, Description de la Grèce,  I (l´Attique) ch. XXIII, "Des Satyres”, 5 et 6. 
[6] In X. B. de Virey, Traditions tératologiques, 471
[7]
« Aucuns y a, dit le souverain Aristote, qui sont appeliez ciclopes, qui n'ont que un oeil au millieu du front. Autres satires sont qui n´ont point de testée; qui ont les yeulx et la face en la poitrine entre les deux espaulles. Les autres ont visaige sans nées, et leur bouche n'est que ung petit pertuis, par lequel ilz sugcent,une pomme rollee. Les aucuns vivent seullement de l´odeur d'une pomme ou d'autre fruict, ou de quelque bon odorement. Et si la chouse qu'ilz odorent leur scent mal et contre cuer, ilz [viennent] prestetement en dangier de mort; la pluspart en meurent, mais ilz congnoissent seullement au veoir si ce qu'ilz prennent leur est bon (…). Il en y a tant de diverses sortes que trop long seroît à racompter de toutes, qui moidt empescheroit nostre matière », Id, 472-473
 [8] « Dont viennent autres monstres de diverses sortes et figures monstrueuzes, et contrefaites, tant de leur nation que d'autre. (…) Plusieurs monstres, par cas semblable, ont este au monde trouvez, pour avoir heu compaignie de bestes entre les humains. Mais parceque c'est contre usaige de raison, et chose de grant abhomynacion, justice y pourvoit qui les condamne au feu quant ilz sont afames du cas qui est horreur de-vant Dieu et devant les hommes.» (id, 471).
[9] « Nous allâmes ensuite chez les Mélophages; bientôt nous vîmes paraître, vers la neuvième heure, un homme velu comme un porc. La vue d'un être pareil nous effraya; j'ordonnais qu'on s'emparât de lui. Quand il fut pris, il nous regarda avec impudence; alors je fis déshabiller une femme et la lui fis présenter, pour en exciter chez lui le désir. Aussitôt il la saisit et se mit à la dévorer très vite. Les soldats s'étant précipités sur lui pour l'arrêter, il fit entendre un son guttural en sa langue. A ce bruit, tous ses compagnons sortirent du Marais, au nombre d'environ dix mille » (http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/callisthene/alexandre.htm)

jeudi 10 janvier 2013

La sérialité télévisuelle -Appel à communication




La sérialité télévisuelle – une approche culturaliste

Depuis les années 1970-1980, les Tv studies sont devenues une discipline académique majeure qui, depuis les universités anglo-américaines où elles sont nées, ont essaimé dans le monde entier, à l'exception notable de la France, encore rétive à l'étude de la culture de masse. Ainsi, si, depuis le livre fondateur de Richard Newcomb (Tv: the Most Popular Art [1974]), les travaux de Robert C. Allen à Chapel Hill, d'Ien Ang à Sydney, de Jane Feuer à Pittsburgh, de John Fiske à Madison, de John Hartley à Cardiff, de Henry Jenkins à Los Angeles, de Lynn Spigel à Chicago, de Tamar Liebes et Elihu Katz à Jérusalem, de John Corner à Liverpool, ou de l'équipe de la Tisch School of the Arts de New York sont des références pour des millions d'étudiants, l'étude des productions télévisuelles restent marginales en France, à l'exception notable des ouvrages de Vincent Colonna et de Jean-Pierre Esquenazi.
C'est pourquoi nous projetons d'organiser, au printemps 2013, un colloque, situé dans le sillage de travaux entrepris depuis quelques années autour de la Revue d'études culturelles de l'université de Dijon et Pop-en-Stock, la revue numérique de l'Uqàm. Ce colloque cherchera à faire un état des lieux de ces Tv studies et à baliser les pistes les plus fécondes pour des recherches ultérieures portant sur les séries télévisées.
La culture de masse bien plus étroitement que la « high culture » définie par F.R. Leavis dépend de la mondialisation des échanges ; et dans cette perspective il conviendra d'interroger avant tout la réception de ces séries. Comment, par exemple, expliquer le quasi-monopole des productions américaines en ce domaine ? Existe-t-il, dans le champ télévisuel, l'équivalent d'un Bollywood ? Ce qui est certain, c'est que la série télévisée n'est pas seulement un genre nord-américain ou britannique : le Brésil, l'Argentine, le Mexique en sont de très féconds producteurs, de même que le Nigéria avec ses célèbres home videos (Dan Dali Soyeya) ou encore Taïwan avec ses dramas (Corner with Love, Romantic Princess). Voilà qui conduira à approfondir la question de la diffusion des séries et à se demander, par exemple, comment les telenovas hispanophones et lusophones sont reçues aux États-Unis, non point seulement par les communautés latinos, mais aussi par des téléspectateurs Wasp ? Rappelons qu'une même série peut donner lieu à des interprétations opposées et que Dallas, conçue par Cbs comme une apologie du néo-libéralisme, était perçue en Russie soviétique comme la preuve de la dégénérescence morale de l'Amérique capitaliste (Tamar Liebes & Elihu Katz, « Six interprétations de la série Dallas » in Hermès, p.131). Au surplus, certaines séries qui ont échoué dans leur pays d'origine rencontrent ailleurs le succès, à l'instar de The Pretender. Et si The Persuaders n'attira pas les faveurs du public britannique, elle connut la consécration en France et en Belgique. En outre, s'il est des séries qui, à l'image de Csi, de Desperate Housewives ou de 24 représentent, dès leur lancement, 20%, voire 30%, de parts de marché des 18-49 ans, il en est d'autres (Hart to Hart, Magnum, The Persuaders!, Simon & Simon, etc.) qui ne rencontrent le succès que dans leur seconde jeunesse, captant une part importante d'un public de plus en plus nostalgique des Trente Glorieuses et des swinging eighties.
On le devine, une telle étude de réception doit bien se garder de mésestimer les mécanismes économiques complexes de cette « usine à rêves » (dream factory) qu'est la production de séries. Pour nous en tenir au seul cas des États-Unis, il conviendra de rappeler les différences entre les networks (Abc, Nbc, Cbs), les local Tv et les chaînes du Câble (Hbo, Showtime, Fx). Si les premières sont accessibles à tous, les dernières ne le sont que sur abonnement. Ainsi, si le chiffre d'affaire des networks provient presque exclusivement de la publicité, celui des chaînes du Câble tient à la redevance mensuelle que leur versent les abonnés. Si la préoccupation principale des premiers est d'augmenter sans cesse leur audience pour vendre le plus possible (et le plus cher possible) des encarts de publicité à leurs annonceurs, celle des secondes est de proposer des produits de qualité à leurs clients afin que ceux-ci continuent à verser leur octroi mensuel[1]. Or, de l'histoire des chaînes dépend étroitement l'histoire des séries. En effet, jusqu'à la fin des années 1970, les networks étaient en situation de quasi-monopole (la part de marché des trois grandes chaînes, qui n'était plus que 49% en l'an 2000, était de 95% en 1970). Cette fragmentation de l'audience, due à l’arrivée des chaînes du Câble et d'Internet, a profondément bouleversé l'organisation même des soirées télévisuelles qui jusques alors associaient en access prime time et en prime time des shows live (Oprah, Saturday Night Live), des rencontres sportives et des films. Ce n'est que peu à peu que les séries Tv, longtemps surpassées par les productions hollywoodiennes et les shows, se sont imposées – telles des synthèses, du reste : comme les films, elles sont des histoires scénarisées, comme les shows, elles représentent un rendez-vous hebdomadaire assurant la constance du téléspectateur dont le plaisir tient surtout à la reconnaissance de formes qu'il apprécie par habitude. En outre, elles offrent deux avantages majeurs : d'une part, elles sont de formats variés, depuis les vingt-deux minutes de la sitcom jusques aux quarante-deux minutes du drama, et, de l'autre, elles sont assez détachées de l'actualité immédiate[2] pour pouvoir, au contraire des shows live, être aisément rediffusées. Le problème qui s'est longtemps posé aux networks tenait à ce que les annonceurs recherchent non seulement le plus possible de téléspectateurs mais aussi des « téléspectateurs heureux », les fameux happy viewers des théoriciens de la télévision. Or dans une nation qui s'est elle-même placée sous Dieu (under God) et fétichise la famille, il ne pouvait exister de bonnes séries que consensuelles, fussent-elles assommantes. Procter & Gamble, un des plus gros publicitaires de la télévision américaine , refusait toute publicité dans un programme qui, de près ou de loin, traiterait de l’avortement, de l’inceste ou de l’homosexualité. Or, précisément, parce que les chaînes du câble sont libérées des contraintes imposées par les annonceurs, elles ont pu proposer des séries sur les thèmes que les networks censuraient (Sopranos, Dream On, Oz, Sex and the City, Six Feet Under) et ceux-ci durent bientôt s'aligner sur la concurrence et proposer à leur tour des séries de grande qualité.
Cependant, de nouveaux problèmes financiers se tardèrent pas à se poser car les « bonnes séries » (expression qu'il faudra, pour le moins, préciser) coûtent extrêmement cher, et ce, d'autant qu'aux cachets désormais exorbitants des acteurs, s'ajoutent les frais de tournage en extérieur que les producteurs préfèrent généralement au studio. Si le coût moyen d'un épisode est de deux millions de dollars, la facture d'un épisode d'Emergency Room, sur Nbc, peut se monter à treize millions. De telles dépenses expliquent combien il est indispensable pour une nouvelle série d’atteindre rapidement une bonne audience. En effet, le prix auquel les networks achètent les épisodes étant très loin de couvrir l’intégralité des frais engagés par les producteurs, ceux-ci perdent systématiquement de l'argent avec la première diffusion. Ce n'est que lors des rediffusions qu'ils peuvent rentrer dans leurs frais ou dégager des bénéfices. Or, les séries qui n'emportent pas rapidement l'adhésion – ou qui sont rapidement annulées – n'ont guère de chance d'être rediffusées – et les frais de production, encore moins, d'être rentabilisés.
Dans un tel système, les compagnies d'audience sont, pour ainsi dire, omnipotentes. Parmi elles, la Nielsen Media Research joue un rôle essentiel en mesurant l'audience de l'ensemble des networks (et de plus de deux cents chaînes locales) selon le double sytème du rating (pourcentage de familles américaines qui, possédant la télévision, ont regardé la série) et du share (pourcentage de familles américaines qui, regardant la Tv à ce moment-là, ont visionné la série). Cette estimation intervient certes quotidiennement mais se concentrent durant les Sweeps, en novembre, février, mai et juillet. Les résultats obtenus par chaque série durant ces périodes fixent la valeur des pages publicitaires interrompant cette série pour tout le semestre qui suit. Seules les séries aux chiffres les plus importants demeurent pour la saison suivante. C'est ce qui explique que les épisodes inédits les plus dramatiques et les plus spectaculaires soient diffusées durant les sweep months où la concurrence avec la télé-réalité (Survivor, American Idol, etc.) est la plus féroce – notamment le jeudi soir. Un tel système ne laisse pas de tracasser les responsables des networks. En effet, le nombre de téléspectateurs de série Tv, en direct, est en baisse constante ; et si les grandes séries des années 1990 étaient regardées par près de 15 % des Américains, leurs équivalents actuels ne le sont plus que par 5% d'entre eux. Le visionnage en catch-up Tv (où les publicités disparaissent), l'enregistrement sur TiVo, le téléchargement sur Internet, la concurrence de centaines de chaînes câblées sont responsables de cet affaissement qui entraîne mécaniquement la baisse du prix des encarts publicitaires. Certes, les networks peuvent en partie compenser ces pertes par la vente de produits dérivés, le placement de marques ou les cofinancements (en 2008, en pleine crise du secteur automobile, Ford investit ainsi dans le remake de The Knight Rider dont le pilote rassembla devant Nbc douze millions d'Américains). Il n'empêche que les chaînes de télévision peinent de plus en plus à s'offrir des séries nouvelles et inventives et se tournent à nouveau vers la diffusion de shows et de jeux qui coûtent beaucoup moins cher (750 000 dollars) qu'une série Tv et induisent pourtant, la plupart du temps, des audiences au moins égale à celle-ci. Dans ces conditions, la question doit être posée sans détour : quel est l'avenir de la série télévisée comme genre ?
Indéniablement, celui-ci représente une cosmogonie : il fait naître des univers et raconte la naissance du nôtre qui, selon les logiques postmoderne et hypermoderne, se fonde sur les peurs issues des évolutions scientifiques, industrielles, techniques, politiques et économiques intervenues dans les dernières décennies du siècle dernier. À bien des égards, les petites histoires des séries Tv viennent remplacer les « grands récits » mobilisateurs de la modernité (la Révolution, le Progrès, le Bonheur). Dans cette perspective, elles sont autant de marques de notre culte contemporain du présent et du désenchantement que celui-ci engendre, et elles sont étroitement liées à la consommation dirigée, à la communication de masse, à l'étiolement des normes autoritaires et disciplinaires, aux poussées successives de l’individualisation, à la consécration de l’hédonisme et du psychologisme, à l'exacerbation de ces « paradoxes terminaux » dont Kundera a montré qu'ils étaient au cœur d'un monde désespéré de n'être plus maître ni de l'Histoire, ni d'une Nature à nouveau divinisée. Parce qu'elles sont de leur temps, les séries Tv représentent, mieux que toute autre fiction, l'ensemble des peurs, croyances et rapports sociaux qui structurent nos Weltanschauungen. Ces dernières associent paradoxalement liberté et sécurité, font de l'avenir une source d'angoisse, fragilisent les relations individuelles, associent curieusement la culture du corps et de la jouissance à la peur du terrorisme, de l'insécurité urbaine, de la vieillesse, de la pollution ou de la contamination. Pour rendre compte d'individus omniphobes que tout, pourtant, invite au divertissement, les séries sont naturellement amenés à multiplier les personnages (il est plus de trois cents personnages dans The Simpsons, cette nouvelle Comédie humaine) et, surtout, à revenir inlassablement sur les mêmes thèmes :

-      la vie familiale, traitée sur un mode comique (Family Guy), idyllique (Seventh Heaven), cynique (Dallas) ou mesquine (Two and a Half Men) ;
-      les amitiés humaines (Friends, How I Met your Mother) ou animales (Lassie, Flipper, Skippy) ;
-      la sexualité (Nip Tuck, Skins), la prostitution (Secret Diary of a Call Girl) et la pornographie (Family Business) ;
-      les troubles de l'adolescence (Berverly Hills 90210, Dawson's Creek, My So-Called Life, Boston Public) ;
-      la politique (The West Wing, Spin City) ;
-      l'Histoire, de l'Antiquité romaine (Rome, Spartacus) aux attentats terroristes du début du XXIe siècle (Rescue Me) en passant par le Moyen Âge (Merlin), la Renaissance (The Tudors) ou la Guerre de Sécession (North and South) ;
-      la guerre (Baa Baa Black Sheep), traitée tantôt sur un mode hyperréaliste (Tour of Duty pour le Viêtnam ou Over There pour l'Irak), tantôt sur un mode comique (M.a.s.h.), voire burlesque (Hogan's Heroes) – ou vue depuis l'arrière (American Wifes) ;
-      les relations de classes, entre les pauvres (My Name is Earl), les riches (Knots Landing) ou les représentants de la upper middle class qui se côtoient, s'aiment et se déchirent au sein un même immeuble (Melrose Place) ;
-      les rapports de genres, étant entendu que la représentation de la masculinité n'est assurément pas la même dans The Persuaders!, Californication ou Two and a Half Men, de même que la représentation de femmes varie du tout au tout, de la mère emblématique (Caroline Ingalls dans Little House in the Prairie) aux battantes glamour (Carrie Bradshaw dans Sex and the City), en passant par les célibataires fonceuses (Ally Mac Beal dans la série de David Kelley) et les guerrières sexy (Buffy dans The Vampire Slayer, Xena dans Warrior Princess, ou Diana Prince dans Wonder Woman). De la même façon, la série policière est infiniment variée et met en scène des policiers et justiciers de toute sorte : dandies-enquêteurs (Remington Steel, Ironside, Nero Wolfe, Hart to Hart), détectives aux méthodes musclées, voire expéditives (Mannix, Kojak, Commissaire Moulin, Walker, Texas Ranger), infiltrés (Wiseguy), coéquipiers fidèles (Miami Vice, Starsky & Hutch, Moonlighting, Dumpsey & Makepeace, Silk Stalkings, Law and Order, série qui demanderait, du reste, à être rapprochée de Hill Street Blues et de Nypd Blues), private eyes hérités du polar (Magnum, Mike Hammer), brillants amateurs (Murder, She Wrote), redresseurs de torts (Zorro, Charlie's Angels, The A-Team, Mac Gyver, The Fall Guy, actualisation parodique de Wanted: Dead of Alive), scientifiques du crime (Csi, Ncis, Bones) ou profileurs-psychologues (Profiler, Millennium).
-      Parallèment à cet univers policier, la justice est peu à peu devenue un sujet essentiel de la sérialité télévisée : juges, jurés et procureurs (Law and Order: Trial by Jury), avocats (Perry Mason, Murder One, The Practice, Jag, Justice) – sans oublier l'univers carcéral (The Prisoner, Oz, Prison Break). Il est même des cas où la déliquance est perçue par les coupables (The Sopranos) ou des personnages qui sont supposés l'être (The Fugitive). Toutes ces séries – et c'est aussi le cas de celles, nombreuses, où pèse une menace sur la sécurité intérieure (Mission : Impossible, The Avengers, The Wild Wild West, 24) – servent une définition du bien et du mal, en même temps qu'une réflexion sur l'origine et la validité des principes de leur appréciation (Dexter), plus problématique encore après les attentats du 11 septembre 2001.
-      La même ambition morale sous-tend les séries vouées à l'exploration des mondes imaginaires, et ce, qu'il s'agisse de voyages dans le temps (Code Quantum, Futurama) ou dans l'espace, à l'instar de ces nouvelles odyssées que sont Lost in Space, Space 1999, Star Trek ou la franchise Stargate (Sg-1, Infinity, Atlantis, Universe). Le voyage dans des univers parallèles (The Addams Family, The Twilight Zone, Fantasy Island, Lost, Terra Nova) semble suivre une logique analogue, ainsi, au demeurant que les innombrables séries consacrées aux créatures fantastiques – vampires (Angel, True Blood), zombies (The Walking Dead), aliens (The Invaders, V, Alf), superhéros (The Incredible Hulk, Lois & Clark: The New Adventures of Superman, Smallville) et autres machines intelligentes ou parlantes (Knight Rider, Airwolf).

Il conviendrait d'ajouter à cela toutes les séries mettant en scène les sauveteurs et les médecins (ER, Grey's Anatomy, House, M.D., New York 911) ou encore la vie de province (Picket Fences, Route 66). Il est bien sûr loisible de mener de tous ces genres une étude culturaliste associant approche sociologique et approche anthropologique. Mais il est tout aussi indispensable de mener une analyse structurelle de ce genre qu'est la série laquelle ne doit pas être confondue avec le modèle du feuilleton (The Thorn Birds) dont les racines plongent dans la littérature de la toute fin des années 1820 : un soap n'est pas une sitcom, le bottle show n'est pas nécessairement une succession de face-à-face dramatiques (Lost) mais peut prendre la forme d'un huis-clos comique (Alf). En outre, quantité d'hypogenres gravitent autour des genres majeurs : les buddy series policières (Starsky & Hutch, Persuaders!), les daytime soaps (The Young and the Restless, Santa Barbara), la dramédie (Ally MacBeal), le formula show (Columbo, The A-Team, The Dukes of Hazzard, The Love Boat), la minisérie, souvent historique (Holocaust, Roots, Band of Brothers ou son pendant : The Pacific), le nightime soap (Dynasty, Falcon Crest), le stand-alone composé d'épisodes qui, se suffisant à eux-mêmes, peuvent être regardés par un téléspectateur qui ignorerait tout de la série (les épisodes de The X-Files  ne traitant pas directement de la conspiration gouvernementale), ou, enfin, les horripilants stock-shots qui reprennent et accolent des séquences d'épisodes passés. Pour cerner le fonctionnement – et, ipso facto, les enjeux – de la sérialité télévisée, il conviendra aussi, on le voit, de tenir compte de procédés formels tels que le flashforward (Charmed, How I Met Your Mother), le cross over (Ally MacBeal et The Practice ou Ncis et Jag), ou la spin-off (Melrose Place et Beverly Hills, Joey et Friends).
C'est à ces différentes perspectives que ce colloque s'attachera, à l'université de Reims, les 11 et 12 avril 2013.

Les collègues intéressés par ce projet doivent faire parvenir un titre provisoire ainsi que quelques lignes comportant le projet de communication et une courte bio-bibliographie, avant le 4 mars 2013, à sebastien.hubier@univ-reims.fr et à emmanuel.le-vagueresse@univ-reims.fr.












[1]    Les goûts de ces abonnés sont une variable culturelle et dépendent de leur âge, de leur sexe et  genre, de leur statut social, etc.
[2]    Même si les producteurs de Third Watch ou de The West Wing ont proposé, à la suite du 11 septembre, des épisodes spéciaux directement liés aux attentats de New York et d'Arlington.

lundi 1 octobre 2012

Vient de paraître ! Hollywood movies




Table des matières


Des vieilles humanités aux nouvelles études filmiques (S. HUBIER)

Les nouvelles comédies hollywoodiennes (V. BESAND)

L’imaginaire du mob movie (D. COURTINE)

Dichotomie du mort-vivant (A. DOMÍNGUEZ LEIVA)

Psychologie et réflexivité du cartoon (C. GAUZI)

L’exemple du cinéma reaganien (S. HUBIER)

L’influence du film noir américain dans un roman espagnol du
franquisme (E. LE VAGUERESSE)

De l’influence du 11 septembre sur quelques films américains (Y.
MALGOUZOU)

Le biopic à l’épreuve des théories de la fiction (V.-A. PIÉGAY)

The Erotics of Auschwitz (G. VITIELLO)