mardi 22 février 2011

Chastes éléphants




L´idéal de chasteté, on le sait, n´est pas une invention du christianisme. Avant lui, le pessimisme héllénistique l´avait proclamé et les contemporains païens des premiers textes chrétiens le radicalisaient à souhait, sous l´influence notamment du stoïcisme (école qui se prolongea, on l´oublie parfois, sur une période d´un demi millénaire, de -300 av. J. C à c. 250 ap. J. C). Un véritable esprit d´époque (Zeitgeist) conditionne à la fois les violentes diatribes gnostiques, le discours médical qui recommande l´abstinence et condamne, comme le stoïcisme, la recherche du plaisir, le pessimisme foncier de plusieurs sectes néopaïennes et l´infléchissement progressif des textes chrétiens vers l´apologie de la "pureté" sexuelle. Cette progression dans la répudiation de la sexualité est surtout visible, comme le souligne Uta Ranke-Heineman (Des eunuques pour le royaume des dieux, Pluriel, 1990), dans l´affirmation de la virginité de la mère du Christ : vers 150 ap. J. C. le Proto-évangile de Jacques affirme contre les évangiles canoniques que l´hymen de Marie est sorti indemne de l´accouchement (19 sq).

Une des images qui va être le plus invoquée dans cette vaste campagne de dépréciation de la sexualité humaine est celle, à priori un peu étonnante, des éléphants, érigés en idéal animal de chasteté.

Sous l´influence d´un passage d´Aristote (IX, 46, 630b) qui remarque que chez l´éléphant le mâle, lorsque la femelle porte (et cette gestation dure deux ans) s´abstient de l´approcher, cet animal devient chez le naturaliste Pline modèle de continence, dans le cadre d´une véritable apologie quasi-lyrique du pachyderme qui prolonge la vision aristotélicienne (l'éléphant était pour « le Philosophe » par antonomase la bête qui dépasse toutes les autres par l'intelligence et l'esprit)…

« L'éléphant est le plus grand [animal], et celui dont l'intelligence se rapproche le plus de celle de l'homme; car il comprend le langage du lieu où il habite; il obéit aux commandements; il se souvient de ce qu'on lui a enseigné à faire; il éprouve la passion de l'amour et de la gloire; il possède, à un degré rare même chez l'homme, l'honnêteté, la prudence, la justice; il a aussi un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune (...) On en a vu qui, accablés par la maladie (les maladies n'épargnent pas même ces masses énormes), jetaient, couchés sur le dos, des herbes vers le ciel, comme s'ils appelaient la terre en témoignage dans leurs prières. Quant à la docilité, ils adorent le roi, fléchissent le genou, présentent des couronnes. (...) Ils ont de la pudeur, et ne se livrent à la copulation que dans le secret. Le mâle est apte à la génération à cinq ans, et la femelle a dix. La femelle ne reçoit le mâle que tous les deux ans; et seulement, dit-on, pendant cinq jours : le sixième, ils se baignent dans une rivière, et c'est alors seulement qu'ils rejoignent la troupe. L'adultère est inconnu parmi eux ; la possession des femelles ne suscite pas chez eux des combats cruels, comme chez les autres animaux. Ce n'est pas qu'ils n'éprouvent la puissance de l'amour : on rapporte qu'un éléphant aima en Égypte une femme qui vendait des couronnes; et qu'on ne s'imagine pas que son choix était mauvais : cette femme fut la bien almée d'Aristophane, très célèbre grammairien. Un autre aima Ménandre, Syracusain, jeune adolescent de l'armée de Ptolémée; et il témoignait, en ne mangeant pas, le regret qu'il éprouvait de son absence. Juba dit qu'une marchande de parfums fut aimée par un de ces animaux : [6] tous montrèrent leur attachement en témoignant de la joie à la vue de la personne aimée, en lui faisant des caresses à leur manière, en conservant et en jetant dans son sein les pièces de monnaie qu'on leur avait données". (Histoire naturelle, VIII, 1-5).

Élien de Préneste va plus loin encore dans ses très curieuses Personnalités des animaux où il révèle que si les éléphants, adeptes de la continence, s´accouplent ce n´est pas poussés par la luxure, mais uniquement pour assurer la survie de l´espèce; ils ne le font d´ailleurs qu´une seule fois dans leur vie et "tout éléphant une fois qu´il l´a rendu grosse ne connaît plus sa compagne" (VIII ch XVII)

Le chaste éléphant devait connaître une longue carrière dans la théologie et la littérature édifiante chrétiennes. Toutes les encyclopédies médiévales reprendront cette image, à commencer par Isidore de Séville qui affirme dans ses Etymologies qu´"ils s´accouplent avec réticence", repris par Cassiodore pour qui « l´éléphant ne s´unit à sa femelle que parcimonieusement".

L´image se répand de façon virale (ou "mémétique")de Bède la Vénérable à Pierre Lombard, en passant par Raban Maur ou Honorius d´Autun. Radical et lapidaire, le Bestiaire Ashmole d´Oxford affirme: "Il est une bête qu´aucun désir charnel n´habite". La castration symbolique du pachyderme atteint ici son sommet.

"L´amour de l´éléphant pour la chasteté est tel, il exècre á ce point l´obscénité de la passion physique", note Pierre Damien au XIe siècle, "que, poussé á l´acte de propagation, il détourne la tête, montrant par là qu´il agit sous la contrainte de la nature, contre sa volonté, et qu´il a honte et dégoût de ce qu´il fait" (cit in Pascal Varejka Singularité de l’éléphant d’Europe, p. 32). Un siècle plus tard l´Écossais Richard de Saint Victor affirme qu´il s´agit d´"un animal chaste et d´une nature froide. Ce qui signifie donc que les éléphants ne copulent pas ou qu´ils ne se connaissent pas charnellement pour satisfaire leurs désirs charnels, mais pour procréer, sans céder á la luxure" (id, ibid).

Mêmes éloges chez Alain de Lille et le dominicain Guillaume Peraldus ou encore dans des sommes anonymes telles que le Codex latinus Monacensis. Preuve de leur profonde prégnance, elles vont survivre à la révolution culturelle des humanistes. Ceux-ci, fascinés par l´ombre antique de Pline et d´Elien, restent fidèles au chaste pachyderme.

Ainsi Juste Lipse adresse á Janus Hautenus une lettre consacrée aux moeurs des éléphants (LXXXII). Toutes les légendes des naturalistes grecs et latins s´y retrouvent: l´éléphant a la sagesse, la prudence, l´équité, la religion; il est chaste, venge l´adultère et, reprenant Elien dans le texte, ne s´accouple qu´une fois...

Cameranius place l´éléphant en tête de sa 2e centurie, sous le titre "Casta placent superis", la chasteté plaît aux dieux, répétant la fable sur l´adoration des astres par ces énormes animaux.

Ces sentiments de piété et de chasteté que les humanistes prêtaient á l´éléphant amenèrent Christian II, qui fut roi de Danemark de 1513 à 1523, lorsqu´il fonda une confrérie de chevaliers, rattachée á la cathédrale de Roskilde, à lui donner pour emblème l´éléphant. Le bijou de cet ordre, « qui n´est conféré en principe qu´à des membres de maisons souveraines, comporte un éléphant. Sur une gravure du monogrammiste A P, "Pudicia", montée sur un éléphant, combat "Libido", montée sur un sanglier" (Guy de Tervarent, Attributs et symboles dans l'art profane: dictionnaire d'un langage perdu, p. 190).

L´évêque de Genéve saint François de Sales reprend le flambeau pachydermophile dans un recueil de préceptes spirituels intitulé Philothea (1609). L´éléphant y est encore une fois donné en exemple aux époux… et l´on rajoute, au passage, une année de continence au digne animal :

« Si lourdaud qu´il soit, cet animal est pourtant le plus digne de tous ceux qui vivent sur la terre et le plus doué de raison (….) Il ne change jamais de femelle et aime tendrement celle qu´il s´est choisie et avec laquelle il ne s´accouple pourtant qu´une fois tous les trois ans [ !], pendant une durée de cinq jours et en se cachant si soigneusement que jamais on ne l´aperçoit au cours de cet acte ; quand il réapparaît le sixième jour, c´est pour se rendre directement á la rivière où il se lave tout le corps ; il ne regagne pas le troupeau avant de s´être purifié. De telles manières ne sont-elles pas bonnes et droites ? » (III, 39).

L´anthropomorphisme est ici à son comble, signe analogique d´un véritable rêve de pachydermisation de l´humanité…

Ce rêve déborde le discours de la théologie morale et envahit celui, à priori plus « scientifique », des zoologues. Ainsi Salomon Priézac renchérit la vision d´Elien (que l´on peut désigner comme la « one shot theory ») dans sa très érudite Histoire des Éléphants (une des premières sommes consacrées à cet unique sujet, datant de 1650): "Que ne diray-je pas de leur pureté? Ne sçait-on pas qu´ils sont si moderez en leurs plaisirs qu´ils ne s´accouplent qu´une seule fois durant toute leur vie [encore une fois le stygmate d´Elien]; et encore ont-ils de cette pudeur que de chercher les lieux les plus sombres et les plus detournez pour s´y cacher; comme s´ils affectaient de garder de la décende en une action que sans honte et sans crime ils peuvent rendre publique" (cit in P. Varejka, p. 33).

Plus magnanime, son contemporain anglais Topsell leur accordera trois accouplements au cours de leur vie, ce qui, comme le signale Varejka est de toute
façon très peu pour des animaux pouvant vivre 300 ans...

A la fin du XVIIIe siècle le chaste pachyderme s´insinue aussi dans le Tarot. Sur les cartes d’Etteilla (Grand Etteilla II), la Tempérance figure sous les traits d’une part, d’une jeune fille qui tient sa main un mors dont la fonction symbolique évidente consiste à réfréner les ardeurs et d’autre part d’un éléphant, symbole déjà invoqué dans le célèbre essai de Cesare Ripa Iconologia: « L’image de l’éléphant est mise pour la Tempérance car, étant accoutumé à une certaine dose de nourriture, il ne passera pas outre cette habitude pour se nourrir - ne dépassant pas la portion usuelle »[ [Ed 1613, p 297]

Mais sans doute le texte le plus étonnant de toute cette vénérable tradition est celui des Histoires d´Anna Katharina Emmerick sur la vie de Jésus, recueillies par le Romantique allemand Clemens Brentano, véritable best-seller catholique aujourd´hui oublié. Restitution des nombreuses visions dans lesquelles cette religieuse mystique s´entretient directement avec Jésus, cette œuvre ratifie, sous la caution directe et explicite du Rédempteur, la chasteté des éléphants…

« Jésus parla également de la grande immoralité de la procréation chez l´homme et expliqua qu´il convenait de faire abstinence après la conception. Pour preuve de l´infériorité des hommes face aux animaux les plus nobles dans ce domaine, il cita l´exemple de la chasteté et de la retenue des éléphants » (dicté le 5 novembre 1820).

Il n´y avait désormais plus rien à ajouter. Et plus personne d´ailleurs, ne semble avoir par la suite avoir ajouté d´éléments significatifs à cette tradition, passée dans les ouvrages érudits d´histoire des croyances et des symboliques zoologiques.

On est bien loin dans toute cette tradition, on le voit, du jeu de mots qui donna lieu à un classique culte de la comédie française, « Un éléphant ça trompe énormément ». À moins que sa tromperie ultime n´aie été, précisément, de se faire passer pour une créature à la chasteté exemplaire…

Si ses ruts ne durent que quelques jours avant qu´il devienne trentenaire, ils s´étendent par la suite à plusieurs semaines et vont, vers 36-40 ans, de un à deux mois. Pour finir, après 40 ans, le rut s’étend sur une période de deux à quatre mois, ce qui eût sans doute beaucoup déplu à tous nos doctes zoologues.

vendredi 28 janvier 2011

Les plaisirs de l`agalmatophile





L`agalmatophilie, cet étrange terme qui désigne la non moins étrange manie d'avoir des relations sexuelles complètes avec des œuvres d`art, et notamment des statues, était goûtée par certains Anciens, ou du moins des textes classiques s`en firent un écho entre amusé, inquiet et tendrement complice.

Philostrate cite ainsi dans ses Vies de sophistes (II, 18) un certain Onomarque de Cyrène, qui aurait écrit le très beau discours fictif de «L'homme qui tomba amoureux d'une portrait»:

« O beauté vivante, enfermée dans un corps sans vie, quel est le génie qui t'a formée? Est-ce quelque Persuasion, quelque Grâce, ou ne serait-ce pas l'amour lui-même, le père de la beauté? Quel signe te manque, parmi ceux qui annoncent l'existence réelle? Expression de la physionomie, fleur d'un teint brillant, aiguillon du regard, sourire plein de charme, rougeur des joues, marques visibles de ton intelligence ! Tu as aussi une voix, toujours sur le point de se faire entendre. Peut-être même que tu parles, mais ce n'est pas quand je suis là, ô trop ingrate, trop jalouse beauté, infidèle au plus fidèle amant ! Non, tu ne m'as jamais accordé la faveur d'une parole; aussi, je lancerai sur ta tête cette malédiction, la plus redoutable de toutes pour ceux qui sont beaux : Je te souhaite de vieillir!»...

Ce procédé d`animation progressive, par la magie de la rhétorique, de l`image éloquente poussé jusqu`au délire sur le seuil du fantastique, finit par un effet de clausule extrêmement ironique qui inverse en quelque sorte le motif pygmalonien: dépité du silence malicieux de l`image, le poète reprend la topique agressive de la vanité pour anéantir poïétiquement le charme dont il souffre. L`on voit ainsi surgir une tradition qui culminera, en quelque sorte, dans le délire monomaniaque de Vincent Delerm dans Fanny Ardant et moi...
http://www.youtube.com/watch?v=K4vH4hfMzes

Aristénète rapporte, lui, l`épitre amoureuse d`"Un peintre devenu amoureux du portrait d'une fille qu'il avoit tirée après le vif".

«J'ai fait le portrait d'une belle jeune fille et je suis tombé amoureux de mon tableau" rapporte le jeune Philopinax à Chromation. "C'est mon art, et non le dard de Vénus qui m'a enfanté cet Amour, C'est ma propre main qui m* a blessé, misérable que je suis! encore ne suis-je pas mauvais peintre. Car jamais je n'eusse esté espris d'une laide image. Mais maintenant autant que l`on admire mon art, autant prend-on compassion de mon Amour; car je ne serai pas estimé moins malheureux amoureux, qu'excellent ouvrier. Las ! que me servent ces plaintes? et pourquoy accusé- je ma main ?"

Suit, comme chèz Onomarque, l`évocation progressivement délirante de la passion démiurgique, poussée ici jusqu`à la tentative infructueuse du viol:

"j`ay m`amie tant que je veux, et paroist tousjours belle à mes yeux sans jamais se troubler ni changer par l`atouchement de la main, ains demeurant constante, gardant tousjours une mesme beauté, rit doucement, et entr`ouvre mignonnement la bouche : vous diriesf que la parolle est sur le bord des lèvres pour se faire ouyr. Et moy parfois j`aproche mon oreille pour escouter ce qu'elle voudrait dire, mais la trouvant muette, je cueille des baisers sur sa bouche, sur la fossette de ses joues, sur la cousture de ses sourds, et la prie de m'embrasser et faire la chousette. Mais elle, en guise de Courtisane qui allèche son ami, ne sonne mot. Je la jette donc sur un lict, la serre entre mes bras, et l`approche de mon sein, pour essayer s' elle pourrait donner remède à mon ardent désir. Au contraire le tableau m'affolla davantage. Je devins tout perclus et transi, et y a grand danger qu`à la parfin je ne meure pour trop aimer. Ses lèvres m'obéissent bien à toute heure, mais elles ne me rendent point le fruict des 'baisers, jy ailleurs que me servent et de quoy me guarissent ces cheveux très plaisans à la veuë et néantmoins qui ne sont point cheveux? Et cependant chétif je verse un fluve de larmes, dont le portrait s'embellist davantage... "

Après ce singulier onanisme qu`on pourrait dire enrichi ou modifié, le jeune artiste adresse une prière aux enfants d'Aphrodite qui évoque bien entendu le mythe de Pygmalion "O vous Dieutelets aux ailes dorées, fils de Vénus, donne-moy de grâce ma maistresse vivante, animes ce tableau, et que je puisse voir cette œuvre morte bastie de ma main, rendue plus excellente par le moyen d'une vive beauté, et ainsi faisant un gratieux meslange de mon art avec la Nature, je voye l'un et l'autre s'accorder amiablement ensemble..." {Les Epîtres amoureuses, II, 10).


En effet il n'est que l'émule du sculpteur mythique rendu amoureux de l'oeuvre qu'il avait créée de ses mains. Ovide après bien d`autres, rapporte cette passion sous sa forme désormais canonique (Métamorphoses. X, v. 243 et s.). "Témoin du crime des Propétides", Pygmalion est rendu misogyne; il "déteste et fuit un sexe enclin par sa nature au vice. Il rejette les lois de l'hymen, et n'a point de compagne qui partage sa couche".
Mais, sans doute insatisfait de sa solitude onaniste, il ciselle "une statue d'ivoire [qui] représente une femme si belle que nul objet ne saurait l'égaler".

Littéralement séduit par son oeuvre, Pygmalion est progressivement en proie au délire déjà évoqué: "Pygmalion admire; il est épris des charmes qu'il a faits. Souvent il approche ses mains de la statue qu'il adore. Il doute si c'est un corps qui vit, ou l'ouvrage de son ciseau. Il touche, et doute encore. Il donne à la statue des baisers pleins d'amour, et croit que ces baisers lui sont rendus. Il lui parle, l'écoute, la touche légèrement, croit sentir la chair céder sous ses doigts, et tremble en les pressant de blesser ses membres délicats". Le sculpteur rêve de coïts inédits: "Il se place près d'elle sur des tapis de pourpre de Sidon. Il la nomme la fidèle compagne de son lit. Il l'étend mollement sur le duvet le plus léger, comme si des dieux elle eût reçu le sentiment et la vie".

Et Ovide de s`amuser de ce singulier fantasme de possession absolue qui pousse Pygmalion couvrir son fétiche de toutes sortes d`attributs qu`il concoit comme "des présents qui flattent la beauté. Il lui donne des coquillages, des pierres brillantes, des oiseaux que couvre un léger duvet, des fleurs aux couleurs variées, des lis, des tablettes, et l'ambre qui naît des pleurs des Héliades. Il se plaît à la parer des plus riches habits. Il orne ses doigts de diamants; il attache à son cou de longs colliers; des perles pendent à ses oreilles; des chaînes d'or serpentent sur son sein. Tout lui sied; mais sans parure elle ne plaît pas moins", ajoute malicieusement le poète auguste.

Profitant enfin que "l`on célèbre la fête de Vénus dans toute l'île de Chypre", Pygmalion lui adresse une pière timide: "Dieux puissants ! si tout vous est possible, accordez à mes vœux une épouse semblable à ma statue". Il n'ose pour épouse demander sa statue elle-même. Vénus, présente à cette fête, mais invisible aux mortels, connaît ce que Pygmalion désire, et pour présage heureux que le vœu qu'il forme va être exaucé, trois fois la flamme brille sur l'autel, et trois fois en flèche rapide elle s'élance dans les airs".

S`accomplit alors la miraculeuse animation du fétiche, non plus rhétorique mais surnaturelle: "Pygmalion retourne soudain auprès de sa statue. Il se place près d'elle; il l'embrasse, et croit sur ses lèvres respirer une douce haleine. Il interroge encore cette bouche qu'il idolâtre. Sous sa main fléchit l'ivoire de son sein. Telle, par le soleil amollie, ou pressée sous les doigts de l'ouvrier, la cire prend la forme qu'on veut lui donner. Tandis qu'il s'étonne; que, timide, il jouit, et craint de se tromper, il veut s'assurer encore si ses voeux sont exaucés. Ce n'est plus une illusion : c'est un corps qui respire, et dont les veines s'enflent mollement sous ses doigts. Il rend grâces à Vénus. Sa bouche ne presse plus une bouche insensible. Ses baisers sont sentis. La statue animée rougit, ouvre les yeux, et voit en même temps le ciel et son amant. La déesse préside à leur hymen; il était son ouvrage".

Selon d'autres auteurs, Pygmalion n'est pas le créateur de la statue, mais un simple admirateur; c'est ce que rapporte Clément d'Alexandrie, avec une grande sécheresse de ton: «C'est ainsi que Pygmalion de Chypre s'éprit d'une statue d'ivoire; c'était celle d'Aphrodite et elle était nue; subjugué par sa beauté, le Chypriote s'unit à la statue à ce que raconte Philostéphanos dans son livre sur Chypre» (Protr. 57,3).

Mais au-delà de ce référent mythique, l'agalmatophilie était partagée par les mortels de l`Antiquité, comme le montrent les légendes qui entourent l'Aphrodite de Cnide. Cette statue, dont le Musée du Vatican conserve une réplique hellénistique, aurait été commandée à Praxitèle par les habitants de Cos; en la voyant, ceux-ci auraient refusé leur commande, choqués par cette déesse entièrement nue, et lui auraient préféré une Aphrodite voilée plus conforme à la tradition. L'île voisine de Cnide, rivale de Cos, accueillit la déesse dans le temple qui lui était consacré. Les aventures provoquées par cette effigie par qui le scandale arrivait sont racontées en grec par Lucien (Imagines, 4; Amores, 13-16), par Philostrate (Vie d'Apollonios, 6, 40) et par le chrétien Clément (Pvotv. 57, 4); et, en latin, par Pline l'Ancien (36, 21), par Valére Maxime (8, 11, ext. 4) et par le chrétien Arnobe (Ad nationes, 6, 22) 13.

C'est dans les Amores de Lucien que l'histoire est la plus complète. Trois amis (le narrateur, Callicratidas qui est amoureux des garçons, et Chariclès qui est partisan des amours normales) visitent le temple de Cnide et admirent la statue d'Aphrodite.

"C'est une statue du marbre de Paros, de la plus parfaite beauté. Sa bouche s'entrouvre par un gracieux sourire. Ses charmes se laissent voir à découvert, aucun voile ne les dérobe, elle est entièrement nue, excepté que de l'une de ses mains elle cache furtivement sa pudeur. Le talent de l'artiste se montre ici avec tant d'avantage, que le marbre, naturellement dur et roide, semble s'amollir pour exprimer ses membres délicats".

L`effet érogène est immédiat.
"A cette vue, Chariclès, transporté d'une espèce de délire, ne put s'empêcher de s'écrier : "Heureux Mars, entre tous les dieux, d'avoir été enchaîné pour cette déesse !" En disant cela, il court à la statue, et, serrant les lèvres, tendant le cou autant qu'il le pouvait, il lui donne un baiser".

D`abord réticent à cette créature d`un sexe qu`il abhorre, Callicratidas fait le tour de la statue... et succombe à la vue de cet angle postérieur!
"L'Athénien qui, jusque-là, avait regardé avec indifférence, considérant les parties de la déesse conformes à son goût, s'élève avec un enthousiasme plus violent que celui de Chariclès : "Par Hercule ! que ce dos est bien proportionné ! Que ces flancs charnus offrent une agréable prise ! Comme ces chairs s'arrondissent avec grâce ! Elles ne sont point trop maigres ni sèchement étendues sur les os. Elles ne se répandent pas non plus en un embonpoint excessif ! Mais qui pourrait exprimer le doux sourire de ces deux petits trous creusés sur les reins ? Quelle pureté de dessin dans cette cuisse et dans cette jambe qui se prolonge en ligne droite jusqu'au talon? Tel Ganymède, dans les cieux, verse le doux nectar à Jupiter. Car, pour moi, je ne voudrais pas le recevoir de la main d'Hébé."
À cette exclamation passionnée de Callicratidas, peu s'en fallut que Chariclès ne demeurât immobile de surprise, et ses yeux, flottant dans une langueur humide, trahirent son émotion
".

Puis les amis constatent une tâche suspecte qui macule l`idole...
"Quand notre admiration satisfaite se fut un peu refroidie, nous aperçûmes, sur l'une des cuisses de la statue, une tache semblable à celle d'un vêtement. La blancheur éclatante du marbre faisait ressortir encore plus ce défaut. D'abord, je me figurai, avec quelque vraisemblance, que ce que nous voyions était naturel à la pierre. Les plus belles pièces ne sont point à l'abri de ce défaut, et souvent un accident nuit à la beauté d'œuvres qui, sans cela, seraient parfaites. Croyant donc que cette tache noire était un défaut naturel, j'admirai l'art de Praxitèle, qui avait su dissimuler cette difformité du marbre dans l'endroit où l'on pouvait le moins l'apercevoir. Mais la prêtresse qui nous accompagnait nous détrompa en nous racontant une histoire étrange et vraiment incroyable..."

Suit l`histoire de cette émission séminale, offrande extrême du vrai agalmatophile:

"Un jeune homme, d'une famille distinguée, nous dit-elle, mais dont le crime a fait taire le nom, venait fréquemment dans ce temple ; un mauvais génie le rendit éperdument amoureux de la déesse. Comme il passait ici des journées entières, on attribua d'abord sa conduite à une vénération superstitieuse. En effet, dès la pointe du jour, avant le lever de l'aurore, il accourait en cet endroit et ne retournait à sa demeure que malgré lui et longtemps après le coucher du soleil. Durant tout le jour, il se tenait assis vis-à-vis de la déesse. Ses regards étaient continuellement fixés sur elle. Il murmurait tout bas je ne sais quoi de tendre, et lui adressait en secret des plaintes amoureuses.
Voulait-il donner le change à sa passion, il disait quelques mots à la statue, comptait sur une table quatre osselets de gazelle, et faisait dépendre son destin du hasard. S'il réussissait, si surtout il amenait le coup de Vénus (20); aucun dé ne tombant dans la même position, il se mettait à adorer son idole, persuadé qu'il jouirait bientôt de l'objet de ses désirs. Mais si, au contraire, ce qui n'arrive que trop souvent, le coup était mauvais, et si les dés tombaient dans une position défavorable, il maudissait Cnide entière, s'imaginant éprouver un mal affreux et sans remède. Puis, bientôt après, reprenant les dés, il essayait, par un autre coup, de corriger son infortune. Déjà, la passion l'irritant de plus en plus, il en avait gravé des témoignages sur toutes les murailles. L'écorce délicate de chaque arbre était devenue comme un héraut proclamant la beauté de Vénus. Il honorait Praxitèle à l'égal même de Jupiter. Tout ce qu'il possédait de précieux chez lui, il le donnait en offrande à la déesse. Enfin la violence de sa passion dégénéra en frénésie, et son audace lui procura les moyens de la satisfaire. Un jour, vers le coucher du soleil, à l'insu des assistants, il se glisse derrière la porte, et, se cachant dans l'endroit le plus enfoncé, il y demeure immobile et respirant à peine. Les prêtresses, suivant l'usage, tirent du dehors la porte sur elles, et le nouvel Anchise est enfermé dans le temple. Qu'est-il besoin de vous dire le crime que cette nuit vit éclore ? Ni personne ni moi ne pourrais l'essayer. Le lendemain on découvrit des vestiges de ses embrassements amoureux, et la déesse portait cette tache comme un témoin de l'outrage qu'elle avait subi. À l'égard du jeune homme, l'opinion commune est qu'il se précipita contre des rochers ou qu'il s'élança dans la mer. Le fait est qu'il disparut pour toujours
."

Pline rapportera, superbement condensée, cette anecdote (« Selon la tradition, un homme s’éprit d’amour pour elle, se cacha durant la nuit, l’étreignit et une tache trahit sa passion» (Histoire Naturelle XXVI, 21) avant d`évoquer une aventure semblable à propos d’une autre statue de Praxitèle qui en est comme le pendant homoérotique, puisque représentant le dieu Amour : « toujours de Praxitèle, un Cupidon, nu, à Parium, une colonie de Propontide, qui partage la réputation et les outrages de la Vénus de Cnide : Alcétas de Rhodes en tomba amoureux et laissa sur lui aussi une semblable trace de son amour » (HN, XXXVI, 21-22). Par ailleurs cet encyclopédiste hanté par l`hétérotopie déjà borgésienne signale qu`à Rome aussi les statues causaient des ravages: "Il y avait près du temple du Bonheur les statues des Thespiades, dont une, d'après Varron, inspira de l'amour au chevalier romain Junius Pisciculus" (HN, XXVI, 26).

Élien rapporte une aventure également fatale, sans même de consommation préalable, chez un jeune Athénien de bonne famille, «éperdument amoureux d'une statue de la Bonne Fortune, qui se trouvait dans le Prytanée». Il finit par se rendre à l'Assemblée, dans l'espoir d'obtenir moyennant finance la propriété de la statue. «Il n'eut pas gain de cause; alors, il ceignit la statue de bandelettes nombreuses, lui mit une couronne sur la tête, lui offrit des sacrifices, la revêtit d'une parure somptueuse. Puis il se tua, non sans avoir versé des flots de larmes» (Élien, Historia uaria, 9,39).

Pour mettre en garde contre cette fatalité qui guette les agalmatophiles inavertis, Philostrate imaginera qu`un jeune fou, «amoureux de la statue d'Aphrodite nue» et désireux même de l'épouser est sauvé par les talents de persusasion du philosophe Apollonios de Tyane qui réussit à faire avorter ses amours.
Déjouant aussi l`issue fatale de cette passion stérile, un certain Cleisophos de Sélymbrie, tombé à Samos amoureux d'une statue de marbre, qui réussit à substituer, en dernière instance, l`objet de son désir par un bien curieux ersatz. Comme le jeune de Lucien, il s`était fait enfermer dans le temple «pensant qu'il pourrait s'unir à la statue. Mais trouvant la chose impossible à cause du froid de la pierre et de sa résistance, dans ces conditions il renonça à ses désirs, et, plaçant devant lui un petit morceau de viande, c'est avec cela qu'il se satisfit»... (Athénée, Deipnosophistes XIII, 605 f — 606 f).


Deux millénaires plus tard, cette passion ancienne alimentait encore les fantasmes de Chateaubriand dans le « Fantôme d’amour » des Mémoires d’Outre-Tombe où le canon de la beauté académique s’anime fantastiquement – renouvelant en termes modernes la fable de Pygmalion – sous le regard amoureux de l’amateur...

« Voici venir une jeune reine, ornée de diamants et de fleurs (c'était toujours ma sylphide) ; elle me cherche à minuit, au travers des jardins d'orangers, dans les galeries d'un palais baigné des flots de la mer, au rivage embaumé de Naples ou de Messine, sous un ciel d'amour que l'astre d'Endymion pénètre de sa lumière ; elle s'avance, statue animée de Praxitèle, au milieu des statues immobiles, des pâles tableaux et des fresques silencieusement blanchies par les rayons de la lune : le bruit léger de sa course sur les mosaïques des marbres se mêle au murmure insensible de la vague (...) Les ondes de soie de son diadème dénoué viennent caresser mon front lorsqu'elle penche sur mon visage sa tête de seize années, et que ses mains s'appuient sur mon sein palpitant de respect et de volupté"...

On arrive alors à ce grand mythe fantastique du Romantisme qu`est la statue amoureuse étudié par Jacques Darriulat, de La Statue de marbre de Josef von Eichendorff (1819) à La Vénus d`Ille (1837) de Prosper Mérimée, jusqu`à à la Gradiva de Jensen (1903) qui allait tant inspirer Freud, les surréalistes, Barthes ou encore Robbe-Grillet.
http://www.jdarriulat.net/Essais/StatueAmoureuse/StatueAmoureuse.html

Mais au-delà de ces fantastiqueries on trouve dans cet âge qui voit naître, selon le schéma foucaultien, la figure médico-légale de la perversion érotique, l`agalmatophilie classique avait bel et bien encore des adeptes comme le montre le journal L'Événement du 4 mars 1877, où l`on trouve 'histoire d'un jardinier, amoureux d'une copie de la Vénus de Milo, et qui fut surpris alors qu'il se préparait à commettre sur elle l'acte sexuel.

Peu après la statue funèbre d`Oscar Wilde au Père Lachaise, forgée par le malicieux Jacop Epstein, était au coeur d`une crise agalmatophilique collective. L`écrivain y était représenté nu, sous la forme d'un sphinx ailé singulièrement hybride (à la fois ange et démon ou "ange-démon"), arborant une belle érection. L`on rapporte que beaucoup d`amateurs de l`auteur, voire du moins de son ambivalente effigie, allaient régulièrement s`empaler sous celle-ci, jusqu`à ce qu`on exige à l`ancien amant en charge de la concession de poser une feuille de vigne en bronze sur les parties jugées indécentes. Mais ce ne fut pas suffisant pour les plus prudes et un anonyme enragé vandalisa l`objet funeste de tant de convoitises. Peut-être le fit-il par une passion si extrême qu`elle ne souffrait d`être partagée, auquel cas cet anonyme vandale pourrait bien être le tenant le plus extrême de cette curieuse philie, l`agaltmatophile ultime étant voué à la consommation radicale de l`oeuvre qui le provoque.

Notons, en épilogue, que l`on n`a jamais trouvé ce membre convoité et qu`un artiste contemporain s`amusa au tournant du millénaire à "remembrer" cette statue restée mutilée qui recoit encore, quotidiennement, les baisers enflammés de quantité de sectateurs.
http://www.leonjohnson.org/projects/wilde.html


PS
Nous renvoyons encore une fois au stimulant travail de Danielle Gourevitch "Quelques fantasmes érotiques et perversions d'objet dans la littérature gréco-romaine"
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5102_1982_num_94_2_1344
ainsi qu`à l`article de Robert Renaud "Ars regenda Amore. Séduction érotique et plaisir esthétique : de Praxitèle à Ovide"
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5102_1992_num_104_1_1761

Et signalons enfin, pour mémoire, que l'agalmatorémaphobie est la peur, lors d'une visite de musée, que les statues se mettent à parler, se situant donc aux antipodes des voeux pygmaloniens affichés par nos amoureux de la pierre...

dimanche 31 octobre 2010

Nécromanie Antique



Voici, pour notre spécial Halloween une petite bizarrerie du monde antique...

Bien que le mot nous vienne des sexologues de l`âge bourgeois, la nécrophilie entre discrètement dans la littérature grecque grâce à Hérodote. Dans son livre II, l'historien explique, au sujet des procédures de momification égyptiennes:

«Les femmes des personnages en vue, quand elles meurent, ne sont pas aussitôt données pour l'embaumement, non plus que les femmes qui sont très belles et celles qui étaient en grande considération; c'est quand elles sont mortes depuis deux ou trois jours qu'alors on les remet aux embaumeurs. Si l'on agit de la sorte, c'est pour empêcher que les embaumeurs ne s'unissent à ces femmes; car on dit que l'un d'eux fut surpris comme il s'unissait au cadavre d'une femme morte tout récemment, sur la dénonciation d'un sien confrère» (2,89).

Cette perversion, imposée en quelque sorte par la nécessité, revient dans un des passages les plus troublants du roman de Sinouhé l'Égyptien le bestseller égyptomaniaque du Finlandais Mika Waltari,

«La joie était à son comble lorsqu'on apportait le cadavre d'une jeune femme; peu importait qu'elle fût belle ou laide. On ne la jetait pas tout de suite dans le bassin, mais elle devait passer une nuit sur le grabat d'un embaumeur, et ceux-ci la tiraient au sort. Car tel était l'effroi inspiré par les embaumeurs que même la plus vile fille de rue refusait de se divertir avec eux, malgré l'or qu'ils lui offraient; et les négresses aussi les craignaient trop pour les accueillir.
Jadis, ils se cotisaient pour acheter des esclaves en commun, lorsqu'on en vendait bon marché après les grandes expéditions guerrières, mais la vie était si atroce dans la Maison de la Mort que ces femmes ne tardaient pas à y perdre la raison et causaient du bruit et du scandale, de sorte que les prêtres durent interdire d'acheter des esclaves. Dès lors les embaumeurs durent eux-mêmes préparer leurs repas et laver leurs vêtements et ils se contentèrent de se divertir avec des cadavres. Mais ils s'en expliquaient en disant qu'une fois au temps du grand roi, on avait apporté dans la Maison de la Mort une femme qui s'était réveillée pendant le traitement, ce qui fut un miracle en l'honneur d'Amon et une joie pour les parents et le mari de la femme. C'est pourquoi c'était pour eux un pieux devoir de chercher à renouveler le miracle en réchauffant de leur affreuse chaleur les femmes qu'on leur apportait, sauf si elles étaient trop vieilles pour que leur résurrection causât de la joie à qui que ce fût. Je ne saurais dire si les prêtres étaient au courant de ces pratiques, car tout cela se passait de nuit et en secret, lorsque la Maison de la Mort était fermée» (1977, p. 121).

L`autre référence antique de l`amour des mortes nous vient du poète Parthénios de Nicée qui nous raconte dans ses Passions amoureuses dont Ovide devait s`inspirer l`histoire d`un amour fou avant-la-lettre: «On dit que Dimoétès épousa Euopis, la fille de son frère Trézèn; s'apercevant que celle-ci était amoureuse de son propre frère et était sa maîtresse, il dévoila la situation à Trézèn. La jeune femme, poussée par la peur et la honte, se pendit, non sans avoir auparavant appelé toutes les malédictions possibles sur son mari, cause de son malheur. «Là-dessus, dit-on, peu de temps après, Dimoétès trouva le corps d'une femme extrêmement belle, que les flots avaient rejeté; il conçut d'elle un violent désir et s'unit à elle. Mais bien vite ce corps que la vie avait quitté depuis longtemps commença à se défaire : Dimoétès fit élever pour elle un grand tombeau. Il ne fut pas pour autant délivré de sa passion, et il s'égorgea sur la tombe» (31).

On peut distinguer cette perversion de celle qui consiste à conserver la forme de l'être aimé après sa mort, pratique qui, sous de dehors de touchante fidélité, confine à ce que les sexologues appelleront du nom tarabiscoté d`agalmatophilie. Ainsi Admète promet, si Alceste meurt, de faire une statue à son image comme le rapporte Euripide: «Figuré par la main d'artistes habiles, ton corps sera étendu sur mon lit; auprès de lui, je me coucherai, et, l'enlaçant de mes mains, appelant ton nom, c'est ma chère femme que je croirai tenir dans mes bras quoiqu'absente: froide volupté, sans doute, mais qui pourtant allégera le fardeau de mon coeur» (Aie. 348-354).

Ou encore, aux dires d`Hygin, Laodamie fit faire une statue de son mari Protésilaos, mort devant Troie:

«Comme Laodamie, fille d 'Acaste, qui avait perdu son époux, avait épuisé les trois heures qu'elle avait demandées aux dieux, elle ne put supporter sa douleur et ses larmes. C'est pourquoi, elle fit faire de son époux Protésilaos une statue de bronze à sa ressemblance. Elle l'installa dans la chambre nuptiale, en feignant d'accomplir les rites sacrés, et se mit à l'honorer.
« Un jeune esclave qui, un matin, lui avait apporté des fruits pour le sacrifice, regarda par une fente et la vit qui serrait dans ses bras la statue de Protésilaos et la baisait. Considérant qu'elle commettait l'adultère, il rapporta le fait à son père Acaste.
«Celui-ci vint sur les lieux, fit irruption dans la chambre, vit l'image de Protésilaos. Pour que celle-ci ne fût pas plus longtemps tourmentée, il ordonna que fussent brûlés ensemble, dans un bûcher qu'il avait fait préparer, la statue et les objets sacrés. Laodamie, ne supportant pas sa douleur, se jeta dans le feu et fut brûlée» (Fab. 104).




NOTE Pour plus de perversions antiques, voyez l`article de Danielle Gourevitch
Quelques fantasmes érotiques et perversions d'objet dans la littérature gréco-romaine. In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité T. 94, N°2. 1982. pp. 823-842

jeudi 28 octobre 2010

Nazi Chic & the Dark Side of the Sexual Revolution



Fabio De Agostini´s Le lunghe notte della gestapo is a direct ersatz from Salon Kitty, as Mario Caiano´s La svastica nel ventre (Nazi Love Camp 27, 1976) which follows the Jewish Sirpa Lane who becomes the lover of the sado-masochist commandant of the camp and runs a SS brothel for him before receiving a gruesome final punishment. Some French co-productions for Eurociné followed in 1978 et 1979, pastiches like Fraulein Kitty or Alain Payet´s revision of Ilsa in Helga louve de Stillberg, Nathalie rescapée de l'enfer or Train spécial pour SS, that could be read, in the light of the collective amnesia that surrounds the trauma of Vichy and Collaboration, as illustrating the same ambiguous coming to terms with the past as happened with Italian porno-fascism. Then the infamous subgenre vanished as it had appeared, spreading its iconography in other media like the rock Nazi chic illustrated by Serge Gainsbourg’s Nazi rock, Iggy Pop’s My Nazi Girlfriend, punk Gestapo leather jackets or Nazi armbands (Sex Pistols, etc), already analyzed by D. Hebdige as pure signifiers “exploited for an empty effect” (Subculture: the Meaning of Style, Routledge, 1979, p. 117).

Symmetrical opposite of the women in cages, the women on rampage films presented also the dominatrix menace figure “catered to the masochistic male thirst to see women on top” , starting with the gang girls feminization of biker films –who already featured white slavery- (The cycle savages, 1969, Angels wild women, Al Adamson 1972 or Ted V. Mikels´ Doll’s Squad 1973 and the “ultra low-budget gem of girl gang sado-masochism” The Dirty Dolls from 1974) to western (5 Bloody Graves, 1969 or Western Ride a Wild Stud, 1969) and the mini-genre of Amazon films, evolved from Euro jungle films of the fifties (Warrior Queen or The Battle of the Amazons, both from 1973, presenting an “all-female society of sturdy women devoted to subjugating men”) that spawned in pre-historical fantasies like Creatures the World forgot (1971) while Mondo S&M exoticism derived in “cannibal sex”, haunted by a sense of a decaying colonial past against the background of Third World upheaval (U. Lenzi El Paese del Sesso selvagio 1972; Emanuelle e gli ultimi cannibali 1977, Blue Holocaust 1979).

In a sense, those thousand of films lovingly reviewed in Psychotronic Encyclopedia, Slimetime, Sleazoid Express or the myriad of WebPages devoted to them, constitute the dark side of the Seventies’ sexual revolution. This soft-core adults-only sexploitation S&M invasion was clearly opposed to mainstream erotic cinema with its emphasis on "free love" and sex as a means of self-discovery, designed to appeal to audiences of both sexes. It was also distinct, in its insistence on violence and cruelty, from the light-hearted approach of sexy comedies and from the sexual libertarianism of West Coast porn and its apologetic depiction of “utopian sexual plenitude”. Yet transitions between both hyper-genres were still numerous at the time. Thus, at the crossroads between soft and hard-porn S&M psychodramas like Raphael Nussbaum’s Pets (1974) captured the Bizarre iconography in film popularizing Eric Stanton’s or Bill Ward’s fantasies, inserting peep booth loops in loose narratives. On the other hand the emerging porno boom also cashed in the S&M undercurrent, from G. Damiano’s Story of Joanna (1975) to J. Davian’s House of De Sade (1975) or A. de Renzy Femmes de Sade (1975), often inspired by the blood sexy genre to the hardcore Avon films like Taming of Rebecca (1979) or Kneel Before Me (1983). The same directors went from one genre to the other, from Jess Franco to David Durston who drawed the same vivid connection between sex and violence that distinguishes I Drink Your Blood to a gay hardcore porn Boy-Napped (1975), subverting pornutopian naïveté from (no pun intended) the inside.

vendredi 15 octobre 2010

Le Songe de la Veuve Dessus





Une des variations littéraires les plus étonnantes sur le thème de la femme dessus nous vient d`un texte singulier, longtemps occulté par la prude tradition philologique espagnole. Il s`agit du petit conte versifié (sorte de fabliau maniériste) Sueno de la viuda, attribué à fray Melchor de la Serna (manuscrit antérieur à 1609).

Accumulation de plaisants topoï issus de la tradition élégiaque, ce poème malicieux juxtapose le thème du rêve érotique évoqué par le titre à une gradation des plaisirs qui vont de la position citée au tribadisme et à hésitation titillante de l`hermaprhodisme.

Veuve éplorée et fortement frustrée par l`inactivité de son sexe, l`héroïne se met à rêver, comme Ovide (Coniugis ante oculos sicut praesentis imago est, Tristes, 3, 4b, 13) ou Properce avant elle (4,7), que son mari lui revient entre les bras. Contrairement à la gravitas des passages élégiaques cités, il s`en suit une chevauchée des plus réjouissantes de la tradition du coït rêvé occidental.

C`est alors qu`intervient le changement de position, écho rêvée des ébats pratiqués jadis avec l`attentioné conjoint (pour qu`elle ne se fatiguât point, nous dit le texte). Et, par un somnambulisme libertin que l`on retrouvera maintes fois dans le corpus érotique, elle se met à chevaucher réellement sa compagne de lit, la belle Teodora.

La réaction (ou plutôt l`absence d`icelle) de celle-ci rejoint une autre topique érotique, celle de la belle abusée dans son sommeil - que l`on songe, outre l’Art d’aimer (Non somnis posita tutum succubere mensa:/ Per somnos fieri multa pudenda solent, 3, 767-68 ), aux nombreux viols mythologiques de femmes endormies (Antiope, Théetis, Amymome ou encore Lotis qui faillit l`être par Priape ne fut-ce par le braiment de l`âne de Silène...).

C`est au réveil que vient le trouble de se retrouver toutes deux enlacées dans la position qui nous occupe. Et là le texte progresse dans le fantasme transgresseur, puisque la veuve, toujours dessus, commence à s`exciter par l`ambiguïté de la jouvencelle.

Le fantasme pousse alors jusqu`à la métamorphose fantastique, puisque Teodora se présente comme réellement transformée en rêve, étrange cas d`hermaphrodisme onirique dont on ne trouve pas de source avérée. Si les rêves de changement de sexe sont considérés comme étant des « rêves type » par l`école freudienne, voire archétypaux par les Junguiens, la transformation réelle pendant le rêve évoque plutôt l`univers des croyances paramédicales et magiques (on affirmait alors que des changements de sexe soudains pouvaient se produire chez des femmes après l`accouchement (1)).


Unissant ainsi dans une figure frappante (l`art maniériste est comme l`on sait tout entier tendu vers l`émerveillement du destinataire) les ambiguïtés du sommeil et de la veille à celles du genre sexuel, le texte allie métamorphose fantastique novatrice (Ovide lui-même n`y avait pas songé dans son catalogue encyclopédique des mutations mythologiques des êtres) et bizarrerie érotique.

Le motif fantastique, pour surprenant qu`il puisse être, hérite malicieusement de la « preuve onirique » introduit par Pindare dans son récit du rêve incubatoire de Bellérophon, preuve qui ici devient le phallus « nouveau-né ». Peut-être aussi peut on y lire l`écho amusé et ironique des relations de succubes érotiques avec lesquelles notre malin moine ne pouvait ne pas être familier. Comme l`on sait depuis Caro Baroja l`Espagne n`opta pas, pendant l`hystérie européenne de la chasse aux sorcières, par la croyance au pouvoir réel de celles-ci (ni, par extension, à la réalité du succubat)(2).

Mais c`est surtout la figure lascive de l`hermaphrodite qui triomphe, grand thème culturel du maniérisme comme l`affirma G. H. Hocke dans son étude aussi inégale que stimulante sur ce complexe mouvement esthétique (interprété comme Labyrinthe de l`art fantastique). « Dans la philosophie magique de la nature et dans l`art maniériste, l`hermaphrodite est le symbole du dualisme qui caractérise le monde surnaturel, l`emblème d`un magique « mariage chymique » (Hocke, Paris, Gonthier, 1967, p. 257). Dans le maniérisme « des représentations provenant de la fin de l`Antiquité contribuent à cette sécularisation qui n`engendre plus que des « curiosités »: « du domaine du mythe les hermaphrodites tombent dans les labyrinthes équivoques du pansexualisme pour devenir des « coeurs doubles », des vamps intellectuelles » (id, p. 258).

C`est à une telle dégradation des référents mythiques (Hermaphroditus le dieu, Tirésias le prophète) que l`on assiste ici. Significativement la représentation de Teodora ne peut qu`évoquer les sculptures hellénistiques des hermaphrodites endormies et offertes au regard (et, avant leur muséification, au toucher) impudique du spectateur. Comme elles elle reste « majoritairement » femme, tout en réservant sa « surprise » au détour d`un angle imprévu. Bien que la plus célèbre de toutes, celle de la Villa Borghese (appartenant à un autre érudit connaisseur de la Sainte Église Catholique, le cardinal Scipion Borghese), n`aie été déterrée qu`autour de 1608, le parallélisme ne peut qu`être frappant (s`agirait-il d`un paradoxe borgésien de l`imaginaire culturel?).

L`hermaphrodisme, enfin, fonctionne ici comme évitement du scandale lesbien, imposant en son sein le culte patriarcal du phallus, qui fait l`objet ici d`un véritable hymne pansexualiste à la limite de la liturgie blasphème, moment d`exaltation rhétorique avant que les deux partenaires ne se donnent à coeur joie à la célébration rituelle que ledit culte appelle.

“De aquellas dulces noches se acordaba
que con su buen marido ella dormia!
Y muchas, creo yo, que ella soñaba,
que entre sus blancas piernas le tenia
y quisiera durara el sueño un ano
por hurtarle la vuelta al desengaño

Pues como una, entre otras, sucediese
que un semejante sueño ella soñase,
y como si el marido alli estuviese,
aunque dormia, asi se menease.

Parece que el marido le dijese
que porque de la carga descansase,
se pusiera ella encima y él debajo
y asi repartirian el trabajo

Agradale el consejo a la señora,
en su dulce soñar perseverando,
y vuélvese a do estaba la Teodora
hacer, lo que soñaba, deseando.

Sobre la cual subiendo, y al ahora
con ella estrechamente se abrazando,
procede con su sueno felizmente
que la Teodora duerme y no lo siente

(...)
Dos horas después questo sucediera,
no sé si con los sones de la cama,
o por lo que decir querra cualquiera
segun los varios dichos de la fama,
despiertan como estaban, abrazadas
En verse asi, quedaron espantadas.

La de debajo, como era doncella,
esta turbada y calla temerosa
mas la duena questaba encima della
comiénzala a decir muy amorosa
-Yo no sé si eres él o si eres ella.
Respondeme, que soy muy cuidadosa,
porque de la mujer tienes el nombre
y tus hechos no son sino de hombre.

Responde la Teodora muy turbada:
-Senora, yo no sé qué responderme.
Estoy de mi figura tan mudada
que no puedo a mi misma conocerme.
De lo que agora soy, yo no sé nada,
ni quién varon de hembra pudo hacerme.
Verdad es que después de ser dormida
soñé que era en hombre convertida.

-Sin duda -dijo luego la senora-
y esa es la causa de lo que ha pasado.
Por tanto dime, amor es? Dime agora...
Dime, mi vida, qué es lo que has soñado?
Que en ese mismo punto y misma hora
un sueño soné yo tan concertado
con ese que tu dices que has tenido,
cuanto lo es el efecto sucedido.

Responde la Teodora convertida
en Teodoro, un mancebo muy apuesto:
-Luego que a prima noche fui dormida
soñé ser hombre, como ya he propuesto
y que siendo por mi vos requerida,
y no faltando a vos voluntad desto,
en esta cama, al fin, nos acostamos
y nos pusimos como agora estamos.

La dueña, vuelta en gozo y alegria
de que tan bien su sueno hubo acertado,
el sueño y la soltura bendecia
y al punto y hora en que fue soñado;
y su sueño a Teodora le decia,
para el uno con otro cotejando
viese cuan bien las dos se concertaron
y los dichosos sueños que soñaron.

Tómale después entre las manos
el miembro genital recién nacido,
al qual daba loores soberanos
poniéndole contino este apellido:

-¡O padre universal de los humanos
de quien tantas naciones an salido!
¡Tú solo das contento a las mugeres
y en ti se cifran todos sus plazeres!

Furiosamente a todas acometes,
y con mayor ardor a los doncellas,
entre las quales, quando te entremetes,
a la primera buelta triunphas dellas.

Tienes tanto dulçor quando te metes,
que aquel dolor que entonçes sienten ellas,
es puntilla del agro que se añade
al muy dulce manjar porque no enfade.

Entre casadas eres tan contino
que, si discretas son, nunca te dejan,
y aunque tengan hecho ya el camino
por más gustar se duelen y se quejan.

Mas como vienes luego y tomas tino,
y ellas mesmas la entrada te aparejan,
entras muy orgulloso y entonado
y sales muy humilde y despechado.

Viudas como yo, Dios sabe quántas
noches no duermen sin tu compañía,
de aquestas nunca vivo te levantas
por más que traygas brío y osadía.

Mas son sus artes y sus mañas tantas,
según se muestra por la mano mía,
que si cinqüenta veçes te marchitan
cinqüenta mill y más te resucitan.

Pues que quanto tú entras denodado
entre las debotísimas beatas,
donde encuentras un virgo remendado
que de solos tres golpes desbaratas.

Allí eres querido y regalado,
pues nunca das herida, que no matas,
y quando las matases desa suerte
sería darles vida con la muerte.

Tú das también el dote a muchas tristes
que huérfanas sus padres las dejaron,
y a las que están desnudas, tú las vistes
y a muchas das remedio que enfermaron.

Ninguna muger ay que no conquistes
y a las que de tus burlas se pribaron
más hazen con la gana y los deseos
que nosotras con obras y meneos.

Desde la mayor reyna hasta la esclava
ninguna muger ay que te aborrezca,
la ques autora no se muestra brava
y no porque desea que anochezca.

Aquella que mirarte rehusaba,
yo fiador que antes que amanezca
ella te ponga tal, aunqués muy sancta,
que llegues con los pies a la garganta.

¡O parte de quien naçe todo el todo,
herida sin lisión en la cabeça,
perdida por vençer del mismo modo
que vienes a perder la fortaleza!

Quien no te quiere, póngase de lodo
y pugne y vença a su naturaleza.
Sin quien no puedo ser, no quiero vida
ques vida violenta y aburrida.

Fray Melchor de la Serna, en El sueño de la viuda
en Antología de la poesía erótica española e hispanoamericana Par Pedro Provencio^p. 197-202

NOTES
1 I. Díez Fernández, La poesía erótica de los Siglos de Oro, Madrid, Arcadia de las Letras, Ediciones del Laberinto,  2003, p. 196

2 Dans le débat épistémologique sur la « réalité » de la sorcellerie qui divise les “augustiniens” (il s’agit d’un pur produit de l’imagination, peut-être sous l’action du Diable) et ceux qui y voient un vrai crime, l`Espagne appuya fortement la thèse augustinienne défendue encore par J. de Salisbuy dans son Policraticus qui accumulait les exempla satiriques se moquant des croyances « populaires »: « El espíritu maligno, con permiso de Dios, dirige su malicia a que algunos crean falsamente real y exterior, como ocurrido en sus cuerpos, lo que sufren en la imaginación y por falta propia (...) ¿Quién será tan ciego que no vea en ello malvada ilusión de los demonios? No hay que olvidar que a quienes tal ocurre es a unas pobres mujercillas y a hombres de los más simples y poco firmes” (J. Caro Baroja, Las brujas y su mundo, Madrid, Alianza, 1969, p. 99).

jeudi 7 octobre 2010





N’en déplaise aux partisans des geriatric porn studies dont plusieurs ouvrages de Duke University ont cependant montré toute l’importance1, la belle jeunesse des pensionnats offre plus d’intérêt – du moins fantasmatique, sinon universitaire – aux yeux de la plupart de nos contemporains que l’affreuse décrépitude des hospices. Érotisme et pornographie usent et abusent ainsi du motif de la puella (ou de la uirgo), la jeune fille dont le corps progressivement s’éveille au désir, dont la beauté s’anime et qui, pour son bonheur, ignore encore les devoirs de l’épouse (uxor) et de la mère de famille (matrona). Du genre de l'erotic teen à celui du high school porn, le pensionnat joue un rôle capital dans l’imaginaire de la volupté de l’Occident. Et, même, bien au-delà, car les manga érotiques (ecchi) ou pornographiques (hentaï) nippons sont très fréquemment fondés sur l’érotisation de l’uniforme des lycéennes (blouse blanche, col marin, jupe plissée, loose socks), sur le désir que fait naître la vie commune des étudiantes – chez elles et, surtout, chez qui les observent, à la dérobée, se livrer à leurs jeux innocents ou pervers. L’érotisation du pensionnat – et, plus globalement, du milieu scolaire – est loin d’être neuve. Ses prémices sont, sans nul doute, à chercher, dès avant les Lumières, dans un roman dialogué comme L’École des filles (1655), souvent prêté à Michel Millot et à Jean L’Ange. Cependant au fur et à mesure que la jeunesse s’est imposée comme une notion centrale de nos discours critiques et de nos représentations sociales, au fur et à mesure que l’adolescence est apparue comme concept et s’est sexualisée dans les faits, et au fur et à mesure que l’éducation des jeunes filles2 s’est devéloppée, le pensionnat a acquis toujours plus d’importance dans les fictions érotiques. Or ledit pensionnat est peut-être moins un motif qu’un paradigme déclinant quantité d’images subalternes qui lui sont plus ou moins étroitement liées. Mädchen in Uniform (1931), film allemand de l’entre-deux-guerres, concentre ces icônes, ces métaphores et ces emblèmes qui n’ont jamais été inactuels, même aux époques où le pensionnat était momentanément passé de mode : érotisation de la jeunesse (en l’occurrence Manuela von Meinhardis, la protagoniste du film de Leontine Sagan, a quatorze ans), appartenant souvent à un groupe social en voie de déclassement (l’institution de Potsdam est réservée aux filles de la haute société dont les familles connaissent des difficultés financières), apprentissage de l’amour et du désir par un mentor, un personnage tutélaire (amour de Manuela pour Mademoiselle de Bernburg qui est son professeur), saphisme (renforcé, en France, par les sous-titres ambigus rédigés par Colette), intervention brutale d’une figure autoritaire, voire tyrannique ou sadique (la cruelle directrice), emprisonnement (Manuela est recluse dans une chambre d’isolement), désespoir (Manuela tente de se donner la mort en se jetant dans les escaliers), révolte d’adolescentes perçues non plus comme des individus mais comme un groupe, et, cependant, retour à l’ordre dans un pensionnat qui est comme une caserne, voire comme une prison (la sonnerie finale du couvre-feu). Le socle inconscient de l’érotisation du pensionnat est, me semble-t-il, une forme de paraphilie duelle qui conjugue le fantasme de domination (lequel, précisément, avec la claustration, motive le rapprochement de la pension avec la prison, la caserne, le couvent, le sérail) et le fantasme de l’uniforme de pensionnaire (qu’on retrouve aujourd’hui dans le sailor fuku japonais et qui est au cœur de groupe de jpop comme Akb48). Il faudrait naturellement ajouter à tout cela un fait culturel observable depuis les origines de notre postmodernité : l’attirance des adultes envers les jeunes étudiantes (la précision féminine est d’importance car l’éphébophilie est un phénomène d’origine psychique et social sensiblement différent). De ce point de vue, il faudrait analyser l’érotisation du pensionnat avec les notions et les concept que les critiques japonais ont forgé, notamment celui d’enjo kōsai qui demande d’ailleurs à être rigoureusement distingué du lolicon, nettement pédopornographique.
Olive Schreiner, l’auteur féministe de From Man to Man (1926), déclarait sans détour : « Of all cursed places under the sun, where the hungriest soul can hardly pick up a few grains of knowledge, a girls boarding-school is the worst. They are called finishing schools, and the name tells accurately what they are. They finish everything but imbecility and weakness, and that they cultivate ». Elle ne faisait que reprendre là – dans un Entre-deux-guerres qui, à bien des égards, prolongeait, sur le plan des mœurs, le XIXe siècle bourgeois – les lieux commun attachés à la représentation du pensionnat de jeunes filles, ce vaste cachot où la mélancolie le dispute aux corrections. C’est là la face sombre des internats. Il en heureusement une autre que nous présente avec bonheur les fictions faite de badineries, d’amours, de désirs et de plaisirs. C’est là, cette fois, la pension des délices.



1Voir notamment Linda Williams (éd.), Porn Studies, Durham, Duke University Press, 2004 ou encore Laura Kipnis, Bound and Gagged. Pornography and the Politics of Fantasy in America, Durham, Duke University Press, 1999.
2Voir avant tout : Françoise Lelièvre & Claude Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, Paris, Nathan, 1991 et Rebecca Rogers, Les Bourgeoises au pensionnat : l’éducation féminine au XIXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.

mercredi 6 octobre 2010

La pension des délices





C’est ainsi une série de rapprochements qui se met en place : le pensionnat est figuré, dans la fiction érotique, comme une école, bien sûr, mais aussi comme une caserne, une forteresse, voire un bagne à l’instar de l’épouvantable Dotheboys Hall du Nicholas Nickleby [1838-1839] de Dickens. Mais, au-delà, d’autres images se profilent, notamment le sérail, lieux clos lui aussi et qui n’est au fond, si l’on en croit l’Histoire de Mademoiselle Brion dite comtesse de Launay, qu’un « bordel mystique »1. Ce mysticisme sexuel, qui était présent chez Louÿs, se retrouve, mais déplacé, dans le troisième tome d’Il Gioco de Manara où le pensionnat est devenu une secte de la serra pelada2. Comment comprendre cette fascination qu’exercent pensionnats, abbatiales et pénitenciers en tout genres3 ? Probablement par le fait qu’il s’agit toujours non de lieux réels, mais d’espaces fantasmatiques, clos sur une multitude de corps féminins où, comme dans les harems et sérails du XVIIIe siècle, la polygamie est monnaie courante, et où les jeunes filles sont toujours présentes et disponibles aux désirs et plaisirs masculins. Ces utopies sensuelles correspondent également à un rêve de domination des hommes sur les jeunes filles, des adultes sur la jeunesse. Dans cette perspective, le pensionnat renvoie à « cet érotique de la pluralité » qui se manifestait déjà dans « la liste du libertin et [dans] le sérail du despote oriental »4. Quantité de fictions érotiques ou pornographiques utilisent ces lieux communs, et, même, se fondent sur eux. C’est le cas du Dortoir des grandes (1953) d’Henri Decoin, des Demoiselles du pensionnat (1976) de Patrick Aubin, de Pensionnat de jeunes filles (1981) de Gérard Kikoine, de Das liebestolle Internat de Jürgen Enz (1982), des Petites Vicieuses au pensionnat (2007) de Pascal Saint-James et Bamboo, ou d'Éducation très sévère au pensionnat (2008) de Gazzman — ou, pour en revenir au neuvième art, du treizième volume des aventures de la jeune Indienne Savita Bhabhi, College Girl Savvi (2009), de Deshmukh. Le motif de l’étudiante – colocataire ou pensionnaire – est lui-même devenu un locus classicus de l’érotisme postmoderne, littéraire (The Horny Co-eds [1960] ou Naughty, Naughty Coeds. Erotic Adeventures of Good Girls Gone Wild [2006] de Sienna Rose), cinématographique (Erotic College Co-eds. Wet and Wild [2008]) ou pornographique (Co-ed Fever [1980]) ; et le cliché du college dorm et de la naughty roomate structure désormais l’imaginaire sexuel de la culture savante comme de la culture de masse – parfois même sur le mode humoristique comme dans I am Charlotte Simmons (2004) de Tom Wolfe où Beverly impose à la jeune héroïne naïve ses frasques et de nombreux « sexils » forcés. Wild Child (2009) de Nick Moore repose encore entièrement sur le scénario du pensionnat sévère et pourtant érotisé. Et puis, qui ne se souvient-il pas de la célèbre scène de Rules of Attraction (2002) dans laquelle Jessica Biel, grisée par les alcools, danse, à demi nue, dans le dortoir de son université ? Après tout, dans le dictionnaire érotique d’Alison Tyler qui décline, lettre après lettre, les archétypes des fantasmes sexuels, après « A is for Amour » et « B is for Bondage », « C is for co-eds ».



1Histoire de Mademoiselle Brion (1754), Paris, Tchou, 1968, p.1114.
2Milo Manara, Le Déclic, 4 vol., t.III, Paris, Albin Michel & L’Écho des savanes, 1994, p. 29 sqq.
3Je pense, bien sûr, à des Women in prison films comme Big Doll House. They Caged their Bodies but not their Desires (1971), Barbed Wire Dolls. Prisoners in a Barbaric Camp of Sadistic Perversions (1975) ou Women Behind Bars. Behind Bars no one Can Hear you Scream (1976).
4Christophe Marin, « Économie des passions et érotique de la collection » in De Rabelais à Sade, Saint-Étienne, Pu de Saint-Étienne, 2003, p.55.