lundi 1 avril 2013

La sérialité télévisuelle Programme du Colloque



Programme du Colloque
Sérialité télévisuelle
11 & 12 avril 2013
Bibliothèque de l’ancien collège des Jésuites
1, place Museux – Reims

Direction scientifique : Sébastien HUBIER
Emmanuel LE VAGUERESSE

jeudi 11 avril
09h30 – Ouverture du colloque & Introduction
Présidence – Emmanuel LE VAGUERESSE (Université de Reims Champagne-Ardenne).
10h00 – Victor-Arthur PIÉGAY (Université de Bourgogne) - La mise en question du
concept de mainstream dans la série True Blood d'Alan Ball.
10h30 – Gabriel GAUDETTE (Université du Québec à Montréal) - Distillation du páthos,
décloisonnement de la violence et délocalisation du crime : ce que The Sopranos a
chamboulé.
11h00 – Pause.
11h30 – Marion LOPEZ (Université Paris Diderot-Paris 7) - Le vrai principe de
communauté dans les fictions sérielles (Grey's Anatomy).
12h00 – Sébastien HUBIER (Université de Reims Champagne-Ardenne) - Teen
Dramas.
12h30 – Discussion.
13h00 – Repas.
Présidence – Sébastien HUBIER (Université de Reims Champagne-Ardenne)
14h30 – Anne-Elisabeth HALPERN (Université de Reims Champagne-Ardenne) - De
Fleed, horizon de Gurendaizer à Euphor, patrie de Goldorak : l'histoire de
l'adaptation française d'un anime japonais.
15h00 – Emmanuel LE VAGUERESSE (Université de Reims Champagne-Ardenne) -
Une vision de l'Espagne à la fin du franquisme dans Amicalement vôtre... (1971) :
corrida, flamenco et autres clichés.
15h30 – Emmanuel VINCENOT (Université François-Rabelais, Tours) - “Le Ministère de
l’Intérieur présente” : les séries policières cubaines, entre divertissement et
propagande.
16h00 – Discussion.
20h00 – Dîner au Grand Café (92, place Drouet d'Erlon).

vendredi 12 avril
Présidence – Gabriel GAUDETTE (Université du Québec à Montréal)
09h30 – Vincent JOUVE (Univeristé de Reims Champagne-Ardenne) - Émotions et
séries Tv.
10h00 – Yvan WEST LAURENCE (AnimeLand) - De la méconnaissance des séries de
Science-Fiction en France.
10h30 – Renoir BACHELIER (Université de Picardie Jules Verne) - Que penser des
références littéraires dans les séries télévisuelles ? Le cas de Lost.
11h00 – Pause.
11h30 – Mathieu PIERRE (Universite Paris-Est Marne-la-Vallee) - Les stratégies narratives
dans les séries Tv fantastiques Us contemporaines.
12h00 – Nathalie MAROUN (Université de Cergy-Pontoise) - Autour des notions de
famille et de genre dans Six Feet Under.
12h30 – Discussion.
13h00 – Repas.
14h30 – Table ronde de conclusion, sous la présidence de Jérôme Martin (Université
de Bourgogne & Directeur des éditions du Murmure ) : La série Tv, genre déclinant,
genre florissant ?
16h00 – Fin du colloque

samedi 9 mars 2013

Les singes sodomites et dévots



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Avec la Renaissance du XIIe siècle la hantise du singe lubrique se double de la crainte de l´hybridation, déjà annoncée par le texte de Pierre Damien. Comme le signale Salisbury, l´idée officielle de la fixité des espèces et de la séparation radicale entre l´homme et l´animal ne parvient pas à étouffer les angoisses relatives aux êtres hybrides tels que nos singes dont témoignent les textes « scientifiques » de Hildegard de Bingen ou Albert le Grand[1], mais aussi la fascination pour les peuplades monstrueuses issues des textes antiques[2] et les naissances prodigieuses d´êtres hybrides : 

Late medieval preoccupation with apes imitating human behavior indicated increasing uncertainty about the essential category of humanity. Even more threatening was the appearance of monsters that further defied clear categorization. (…) After the twelfth century, as people showed increasing preoccupation with the blurring of lines between species, including humans and animals, an observer could see in a deformed child evidence of the blending of species. (…) The most common explanation was that of Gerald of Wales; these births were the result of "unnatural" intercourse between humans and animals. Vincent of Beauvais in his Speculum Naturale in the thirteenth century perhaps states it as concisely and "scientifically" as anyone: “This type of monstrosity sometimes occurs in this way, that is , by means of coitus between different species, or by means of an unnatural type of copulation”. (...) Thus, by the late Middle Ages , it seems that one's claim to humanity could be more and more easily lost. By sins of the flesh (food or sex), one 's offspring could slip over the line from human to beast[3].

Nous retrouvons les prolongements de cette panique à la fois dans l´endurcissement des lois contre la bestialité[4] et la prolifération monstrueuse de créatures hybrides dans l´art (parmi lesquelles siégera notre singe lubrique), dénoncée dès 1140 par Bertrand de Clairvaux lorsqu´il s'insurge contre les décorations des cloîtres, en particulier le bestiaire sculpté : « Mais que signifient dans vos cloîtres, là où les religieux font leurs lectures, ces monstres ridicules, ces horribles beautés et ces belles horreurs? À quoi bon, dans ces endroits, ces singes immondes, ces lions féroces, ces centaures chimériques, ces monstres demi-hommes, ces tigres bariolés, ces soldats qui combattent et ces chasseurs qui donnent du cor ?»[5].

Cette angoisse ira s´aggrandissant, témoin de la radicalisation de la pastorale de la Peur étudiée par Jean Delumeau dans son superbe dyptique sur la Peur en Occident, tandis que la connexion entre le singe et le désir charnel ne cesse de s´accroître. Que ce soit dans le contexte de la Chute (de plus en plus sexualisée) de l´Homme (où le singe figure en malicieux adjuvant du Malin, accompagnant un couple qui cueille des fruits, voire tendant un fruit à un autre singe qui fait un signe de protestation ou encore à un homme nu), dans l´idée qui en dérive, surtout à partir du XIVe siècle, du singe comme symbole du péché originel de l'homme, ou dans les illustrations du singe enchaîné, figure d´espoir ou désespoir mais aussi de la luxure qui guette au fond de l´homme, le singe gambade à loisir dans les textes, enluminures, sculptures et rétables médiévaux comme l´a si bien montré Janson dans sa monographie monumentale.    

Ambivalent, il peut être à la fois le signe de la luxure congénitale féminine (si le terme s´applique alors aux prostituées dans plusieurs langues romanes –guenon, mona, etc- Eve elle-même devient parfois une singesse, ainsi que son pendant païen Vénus qui providentrait des singes dans une variante de la Nef des Fous de Brant, Das Nüv Schiffrin Narragonia[6]) ou de la folie de ses victimes, les « singes amoureux » en proie à l´amor fatui distillée par les fatales séductrices[7]. Parodie délibérée de l´Amour courtois prôné dans les cercles artistocratiques, le singe lubrique est souvent représenté par les clercs comme l´envers du chevalier, « figurant l´amour comme passion charnelle aux antipodes de la chaste émotion de la poésie chevaleresque »[8] (Janson, 261). Ces accusations des clercs envers les chevaliers leur seront bien rendues, on le verra, sous la forme des singes dévots et sodomites que l´on trouve à profusion dans les marges à drôlerie des manuscrits gothiques du XIIIe au XIVe siècle.
            
Si les animaux occupent une place de choix parmi les drôleries, les singes y sont de loin les plus présents, étant parfois présents à chaque page comme dans le psautier de Louis le Hutin (1315)[9]. Mais si nous les rencontrons dans tous les divertissements de la haute société (la chasse, le tournoi, la musique, la danse, la jonglerie et les jeux), ils sont avant tout représentés en clercs, écoliers ou dévots :
« S´il est un statut qui convient encore mieux aux singes, c´est celui d´écolier. Il n´existe aucune activité que les singes monopolisent aussi bien que l´éducation. (...) L´assimilation de l´écolier au singe est aussi facile à comprendre que celle du médecin ("ars simia naturae") puisque sa tâche essentielle est d´imiter le maître. (…) L´assimilation de la liturgie et de la dévotion à des singeries est plus étonnantes, mais nous avons remarqué qu´elle est fréquente et franchement blasphématoire dans plusieurs manuscrits. Rappelons le psautier Douce 5-6 où des singes se font bénir par l´évêque, consacrent une église, exorcisent un démon, défèquent des hosties... »

Ce qui est a priori étonnant c´est que ces singes clercs sont très souvent sodomites. Ce rapprochement de la bête lubrique, jadis si intéressée par les femelles, au peccato nefandi pourrait, selon J. Wirth, avoir été « suggéré aux enlumineurs par un comportement bien réel des singes. Pour reconnaître la supériorité d´un congénère, les primates prennent une attitude de salutation, appelée la présentation, qui consiste à s´offrir à la monte. Il est donc probable que les enlumineurs se soient inspirés de ces pratiques fréquentes lorsqu´ils prêtent aux singes une prosternation inversée pour saluer un supérieur comme l´évêque, et que cette attitude ait été interprétée comme homosexuelle »[10]. Or, tenant compte du peu de connaissances réelles relatives aux comportements réels des singes, nous mettrons ces accusations de sodomie portées contre la gent simiesque sur le dos des dénonciations, bien connues par les historiens de la sexualité, de la pratique en milieu clérical. C´est surtout ce contexte qui explique le succès iconographique de la figure étonnante du singe sodomite :

« Le singe se voit à la fois conférer une forte analité (...) son postérieur est fréqueemnt menacé d´agression, la sodomie apparaissant plus ici comme un châtiment que comme un plaisir. Nolens volens, le singe est reconduit à un rôle passif et infâme. A travers lui, le lettré se voit à la fois condamné comme sodomite et condamé à se faire sodomiser. On ne peut manquer de mettre ces iconographies en rapport avec le changement complet du statut de l´homosexualité masculine dans la deuxième moitié du XIIIe siècle. Les études de Boswell et de Goodich ont montré qu élle était auparavant un péché comme un autre et qu´elle n´intéressait pas les lois. En quelques décennies on est passé d´une tolérance remarquable à la peine du feu. Comme les clercs étaient particulièrement réputés s´y adonner, le passage à la répression doit être lié à l´apparition d´une morale sexuelle laîque, valorisant la reproduction et les pratiques sexuelles qui y conduisent. C´est en tout cas ce que suggère la lecture du Roman de la Rose mais aussi le fait que le grief de sodomie ait été utilisé par Philippe le Bel pour liquider un ordre religieux, celui des templiers »[11].

            Il s´agit bien évidemment d´une parodie aristocratique de la deuxième fonction de la féodalité que l´on retrouve aussi dans les fabliaux et toute la littérature anticléricale du temps : « Les livres de prières aristocratiques se moquent du clergé et des dévots sans qu´il puisse être question de les exterminer. Leur portrait en singes sodomites doit certainement être compris comme une petite vengeance face à l´obligation de lire pour être pieux. Au difficile accès au livre des chevaliers répond l´impossible accès des clercs à une sexualité licite »[12]. Dans cette production, à l´inverse de celle diffusée par la pastorale de la peur, « le singe n´accède pas à l´hétérosexualité et, par conséquent, ne se rencontre pas dans les scènes courtois(…) Le fou et le singe agissent donc comme repoussoir de l´amour courtois et leurs agissements pervers sont autant de péchés contre les commandements e l´amour », « les obscénités du singe [permettant] d´assimiler à l´homosexualité la conduite des religieux et des dévots »[13].


A SUIVRE


[1]The increasing popularity of apes point to the growing concern with ambiguity between humans and animals. This increasing ambiguity may be seen most clearly in scientific writings of the twelfth and thirteenth centuries. The two most important and original writers on the subject of apes and people were Hildegard of Bingen, the twelfth century abbess, and Albert the Great, the thirteenth- century scholastic. In her medical tract, Physico, Hildegard wrote of the ape , "his behavior is neither completely human nor completely animal." (…) This idea was developed more fully by Albert the Great. Albert was the fir st to establish three distinct "species" in the hierarchy of creation: humans, "man-like creatures" (similitudiens hominis), and beasts. Albert 's establishment of this third category that included apes, Pygmies , and other ambiguous border creatures may have seemed to solve an intellectual problem about the nature of these
creatures, but it opened the door for a new paradigm” (Salisbury, 124). OU encore, comme le signale Janson à propos de ces deux auteurs: “Their main significance ... lies in the fact that they established a theoretical bridge, however frail, between man and the rest of the animal world, with the ape serving as a kind of pillar in midstream." (Apes and Ape Lore, 77)
[2]  After the twelfth century, skepticism seems to have been cast away, and the monstrous races captured the medieval imagination.  Many of the creatures were included in the Bestiaries of the thirteenth century, and the entries in this "scientific" work reveal the extent to which people could imagine the blurring of the species. But the texts show that people were not only concerned with surface characteristics that seemed to blend species; their preoccupation showed concern for a mixing of the actual essence of human and animal. (…) We can trace the increaSing popularity of borderline creatures not only in the bestiaries but also in late medieval travel literature” (Salisbury, The Beast Within: Animals in the Middle Ages, 149)
[3] Salisbury, 126- 127
[4] Salisbury, 140
[5]  Apologia, chapitre XII, traduction de l'Abbé Carpentier, 1866
[6] “Si je ne tiens en estime que les choses profanes/ et ne paie aucune attention à l´éternité/ C´est parce que j´ai été conçue par un singe» Janson, 230
[7] Janson, 262
[8] Janson, 261. A. Neckam relate même un tournoi organisé à l´aide de singes dressés chevauchant des chiens… (J. Wirth, 314)
[9] Nous suivons ici le chapitre de J. Wirth consacré au singe dans son ouvrage Les marges à drôlerie des manuscrits gothiques.
[10] Janson, 321
[11] Janson, 323
[12] Janson 324
[13] Id, ibid.

vendredi 8 mars 2013

Nymphomanes bestiales infidèles et chrétiennes


Queen Sheherezade of The 1001 Arabian Nights illustration by John Anston

Sous la double égide du cynocéphale lubrique et du satyre, le singe est promis à figurer la luxure dans la Chrétienté médiévale. Comme le résume la maître de l´iconologie E. Panofsky, « la signification symbolique la plus courante du singe (...) était d´ordre moral; plus étroitement apparenté à l´homme par son aspect et son comportement que tout autre animal, mais pourtant privé de raison, et lascif de façon proverbiale ("turpissima bestia, simillima nostri"), le singe servait à symboliser tout ce qui en l´homme reste en deçà de l´homme: lubricité, concupiscence, gloutonnerie, impudeur au sens le plus étendu qui se puisse »[1].
            Caricatures de l´humain, ces petits hommes ratés, ridicules et grotesques deviennent l´image de l´infra-humanité qu´incarne l´Autre religieux : c´est ainsi que le terme de « singe » sera appliqué à tous les ennemis de la Chrétienté, qu´ils soient païens, apostats, hérétiques ou infidèles[2]. Significativement, lors de la purge du polythéisme païen effectuée à Alexandrie par l´evêque Théophile au IIIe siècle, celui-ci ordonna détruire toutes les statues des anciens dieux sauf celle d´un Toth babouin du Serapeum, comme symbole ultime de la dépravation païenne selon le témoignage de Socrate Scolasthicus (HE V, 16). L´on peut dès lors se demander avec Janson si la haine chrétienne du singe proviendrait de la relation privilégiée de celui-ci avec Thoth, lequel, devenu Hermès Trismégiste, rivalisait à Alexandrie avec le christianisme naissant dans le cœur des fidèles[3].
Comble de cette démonisation, les théologiens chrétiens feront souvent du singe une image de Satan, le "singe de Dieu" (« simia Dei »), tentant pour l´éternité d´imiter son créateur, et n´arrivant qu´à le contrefaire, à le singer. Avancée par le Physiologus alexandrin (II s. ap. C) qui allait devenir la Bible de la zoologie chrétienne, la « théorie du singe-diable » (“The ape-devil theory”) repose sur une considération métaphorique de son absence supposée de queue, non point dans le sens lubrique mais en tant que pur appendice aux résonances métaphysiques[4]. Aussi farfelu que cela puisse paraître c´est ainsi que le singe deviendra figura diaboli dans la doctrine officielle chrétienne jusqu´à l´âge Gothique.
Il suivait encore ici le chemin de son frère le satyre, incorporé comme l´on sait sait dans la figure du Malin qui lui empruntera cornes, queue et sabots de bouc. C´est que, comme l´analyse Bataille, l´érotisme sacré est passé, avec le christianisme sous la coupe du Mal (« La volupté s´enfonça dans le Mal. Elle était en essence transgression, dépassement de l´horreur, et plus grande était l´horreur, plus profonde était la joie. Imaginaires ou non les récits du sabbat ont un sens : c´est le rêve d´une joie monstrueuse. (…) Il n´est pas absurde à la rigueur de postuler dans le diable un Dionysos redivivus »[5]). Si pour les Grecs la zoanthropie des satyres glorifiait la saine animalité, la spontanéité et la puissance du désir, le christianisme en s’emparant de leur image pour représenter le diable a opéré une diabolisation du sexuel qui fut aussi la sexualisation du Mal.
S'accouplant apparemment n'importe où, n'importe quand, n'importe comment et avec n'importe qui, les singes sots et impudiques deviennent des modèles de débauche et de luxure sans frein, sans conscience. « Le singe est très enclin à la luxure, tout spécialement lorsqu´il voit un homme [s´accoupler] avec une femme » résumera un des premiers commentateurs  de l´œuvre de Dante[6]. C´est ce que prouve la diffusion, dès le XIe siècle, d´une étonnante anecdote comprise dans le très sérieux traité de Pierre Damien De bono religiosi status et variorum animatium tropologia (1061) :
            « Ce qui suit je l´ai entendu du seigneur Pape Alexandre il y a moins d´un mois. Il m´a dit que récemment le Comte Guillaume, qui vit dans le district de Ligurie, qui avait un singe mâle, appelé maimo dans le langage vernaculaire. Lui et son épouse, une femme complètement obscène et impudique, avaient l'habitude de jouer sans vergogne avec lui. J'ai moi-même rencontré ses deux fils, que cette femme vile qui mérite une raclée, avait eu d'un certain évêque dont j´omettrais le nom, car je n'aime pas diffamer personne. Elle avait l'habitude de jouer avec l'animal libidineux, le prenant dans ses bras et le caressant, ce à quoi le singe répondait par des signes d´excitation et essayait par des efforts évidents de se rapprocher de son corps nu. Sa femme de chambre lui dit alors: "Pourquoi ne pas le laisser faire afin que nous puissions voir quelles sont ses intentions?" Que puis-je dire de plus? Elle s´es soumise à l´animal, et, quelle chose honteuse à signaler, il s´est accouplé avec la femme. Cette chose devint par la suite habituelle, et elle répéta fréquemment le crime inouï.
Un jour que le comte était au lit avec sa femme, excité par la jalousie, le Maimo sauta soudainement sur les deux, déchira l'homme avec ses bras et ses griffes acérées comme s'il était son rival, le tint accroché par les dents et le blessa au-delà toute récupération possible. Et ainsi le comte mourut. Comme l'homme innocent avait été fidèle à sa femme et avait nourri son animal à ses frais, il ne soupçonnait aucun mal ni de l'un ni de l´autre, car il ne leur témoignait que de la bonté. Mais quel crime odieux! La femme viola honteusement son droit de mariage, et la bête planta ses dents dans la gorge de son maître. Il fut rapporté au même pape lorsque j'étais avec lui qu'un certain garçon, qui semblait grand pour son âge, même s´il avait déjà vingt ans, était encore totalement incapable de parler. D'ailleurs il avait l'apparence d'un Maimo, et c'était ainsi qu'il était appelé. Et ainsi se levèrent les soupçons que quelque chose comme un monstre, je ne dirai pas un animal sauvage, était élevé dans la maison de son père »[7].
            Cette étonnante histoire de bestialité s´inscrit dans la tradition misogyne chrétienne qui fait de la femme l´ennemie congénitale de l´homme, l´associant aux forces de l´animalité. Transgression ultime, l´adultère féminin constamment condamné par les Pères de l´Église est ici non seulement une trahison du patriarcat mais de l´humanité elle-même au profit de la bête (ce sera d´ailleurs le schéma même de l´imaginaire démonologique, avec son insistence sur les relations sexuelles contra naturam avec différentes formes zoomorphes du Malin). La corrélation entre la scène d´accouplement et celle du meurtre du maître par son rival simiesque place l´anecdote sous le double signe transgresseur d´Eros et de Thanatos, en en faisant le parfait embryon d´une « histoire tragique », annonce d´un des sous-genres les plus populaires de la littérature narrative. Comble de cette inversion de l´ordre naturel (soumis au régime patriarcal et humain), l´anecdote de l´enfant-singe se présente, par corrélation, comme le fruit d´une union interdite, évoquant toutes les craintes d´hybridation monstrueuse par croisement des espèces.
Le succès de ce récit sensationnaliste assura sa diffusion, très souvent sous une forme censurée, dans les exempla qui épiçaient les sermons sans nombre de la pastorale de la Peur chrétienne, tel celui du XIVe (Brit Mus MS Burney 361) où un singe domestique tente en vain de tuer sa maîtresse qui vient de se trouver un jeune amant. Or, malgré les prétentions d´authenticité du texte de Damien (qui invoque l´auctoritas du Pape lui-même) on peut y voir une adaptation d´un des contes les plus scandaleux de la tradition orale arabe englobée sous le terme des Mille et Une Nuits. Significativement absent de la version très policée de Antoine Galland selon les règles de la « bienséance » régnant sur la Société de Cour de Louis XIV, il faudra attendre les versions non expurgées de J. Payne (1882) et du très érotomane Richard Burton (1885), puis celle, encore plus « faisandée » selon le terme de l´époque, de J. C. Mardrus (1901) pour connaître, sous une forme entièrement investie par les obsessions du pansexualisme Fin-de-Siècle, l´original arabe (dont la filiation avec le texte de Damien serait notamment attestée selon Janson par l´utilisation du terme « maimo » provenant de l´Arabe maimun »).
On y voit Wardân le boucher, qui intrigué par une « adolescente splendide de corps et de visage, mais les yeux bien fatigués et aussi les traits bien fatigués et le teint fort pâle » qui vient tous les jours se provisionner en viande, la suit en catimini dans les ruelles du Caïre jusqu´à l´intimité de son alcôve…
« J'arrivai à une porte derrière laquelle je perçus des rires et des grognements. J'appliquai alors mon œil sur la fissure par où passait le rai de lumière, et je vis, enlacés sur un divan, au milieu de divers contorsions et mouvements, l'adolescente et un singe énorme à figure humaine tout à fait. Au bout de quelques instants, l'adolescente se désenlaça, se mit debout et défit tous ses vêtements pour s'étendre à nouveau sur le divan, mais toute nue. Et aussitôt le singe fondit sur elle et la couvrit, en la prenant dans ses bras. Et lorsqu'il eut fini sa chose avec elle, il se leva, se reposa un instant, puis la reprit en possession en la couvrant. Il se releva ensuite et se reposa encore, mais pour fondre de nouveau sur elle et la posséder, et ainsi de suite, dix fois de la même manière, alors qu'elle, de son côté, lui donnait tout ce que la femme donne à l'homme de plus fin et de plus délicat. Après quoi, tous deux tombèrent évanouis d'anéantissement. Et ils ne bougèrent plus. Moi, je fus stupéfait... »
La scène primordiale, au sens de Urzene freudienne, plonge ici dans les tréfonds même de la bestialité, nous positionnant, par le relais du narrateur en position de voyeurs privilégiés. Survient alors la méprise ironique de celui-ci, qui annonce celle de Candide, en une scène qui parodie les décapitations guerrières des traditions épiques arabes:
« Et je dis en mon âme: « C'est le moment ou jamais de saisir l'occasion ! » Et d'un coup d'épaule j'enfonçai la porte, et me précipitai dans la salle en brandissant mon couteau de boucher si aiguisé qu'il pouvait atteindre l'os avant la chair.
Je me jetai résolument sur l'énorme singe dont pas un muscle ne bougeait, tant ses exercices l'avaient anéanti, je lui appuyai brusquement mon couteau sur la nuque et, du coup, je lui séparai la tête du tronc. Alors la force vitale qui était en lui sortit de son corps avec grand fracas, râles et convulsions, tant que l'adolescente ouvrit soudain les yeux et me vit le couteau plein de sang à la main. Elle jeta alors un cri de terreur tel que je crus un moment la voir expirer morte sans retour. Elle put pourtant, voyant que je ne lui voulais pas de mal, recouvrer ses esprits peu à peu et me reconnaître. Alors elle me dit : « Est-ce ainsi, ô Wardân, que tu traites une  cliente fidèle? » Je lui dis : « O l'ennemie de toi- même! N'y a-t-il donc plus d'hommes valides pour que tu aies recours à de pareils expédients ? » Elle me répondit : « O Wardân, écoute d'abord la cause
de tout cela et peut-être tu m'excuseras ! »
            Cette prise de parole par la femme va renforcer la transgression bestiale en nous plongeant dans un labyrinthe de lubricité qui est celui du mystère de la féminité elle-même, ce « continent noir » qu´évoquera encore Freud à la Fin-de-Siècle :
» Sache, en effet, que je suis la fille unique du grand-vizir. Jusqu'à l´âge de quinze ans je vécus tranquille dans le palais de mon père ; mais, un jour, un nègre noir m'apprit ce que j'avais à apprendre et me prit ce qu'il y avait en moi à prendre. Or, tu dois savoir qu'il n'y a rien de tel qu'un nègre pour enflammer notre intérieur, à nous, les femmes, surtout quand le terrain a senti cet engrais noir la première fois. Aussi ne t'étonne pas de savoir que mon terrain devint depuis lors si altéré qu'il fallait que le nègre l'arrosât toutes les heures sans discontinuer.
» Au bout d'un certain temps, le nègre mourut à la tâche, et moi je contai ma peine à une vieille femme du palais qui m'avait connue dès l'enfance. La vieille hocha la tête et me dit : « La seule chose qui désormais peut remplacer un nègre auprès de toi, ma fille, c'est le singe. Car rien n'est plus fécond en assauts que le singe. »
            » Moi je me laissai persuader par la vieille, et un jour, voyant passer sous les fenêtres du palais un montreur de singes qui faisait exécuter des cabrioles à ses animaux, je me découvris soudain le visage devant le plus gros d'entre eux qui me regardait. Aussitôt il cassa sa chaîne et, sans que son maître pût l'arrêter, il s'enfuit à travers les rues, fit un grand détour et, par les jardins, revint dans le palais et courut droit à ma chambre où il me prit aussitôt dans ses bras et fit ce qu'il fit dix fois de suite, sans discontinuer.
            » Or, mon père finit par apprendre mes relations avec le singe et faillit me tuer ce jour-là. Alors moi, ne pouvant me passer désormais de mon singe, je me fis creuser en secret ce souterrain où je l'enfermai. Et je lui portai moi-même à manger et à boire
jusqu'aujourd'hui où la fatalité te fit découvrir ma cachette et te poussa à le tuer ! Hélas ! que vais-je maintenant devenir ? »
Nous voyons ainsi s´établir une filiation entre la « légende du sexe surdimensionné des Noirs » (pour reprendre le titre du polémique essai de S. Bilé, 2005) et celle du singe lubrique qui traversera l´histoire des préjugés raciaux jusqu´à l´ère des haters cybernautes. Tous deux sont ici au service d´une véritable bacchante sexuelle (il faudra attendre la scientia sexualis du siècle des Lumières pour qu´émerge le terme de nymphomane) qui épuise le Noir à la tâche (inversion du script satyrique évoqué par Barthélemy de Glanvil) et assiste à la décapitation de son amant simiesque aux forces défaillantes (sorte de Samson lubrique et animal) avant d´entraîner le dépérissement du narrateur lui-même :
« Alors moi j'essayai de la consoler, et lui dis, pour la calmer : « Sois sûre, ô ma maîtresse, que je puis avantageusement remplacer le singe auprès de toi. A l'essai tu contrôleras, car je suis réputé comme monteur ! » Et, de fait, je lui montrai, ce jour-là et
les suivants, que ma vaillance dépassait celle du défunt singe et du défunt nègre. Cela pourtant ne put aller longtemps de cette façon-là ; car, au bout de quelques semaines, j'étais perdu là-dedans comme dans un abîme sans bord. Et l'adolescente voyait au contraire augmenter de jour en jour ses désirs et s'attiser son feu du dedans… »
            Wardân devra alors avoir recours au philtre d´une vieille femme qui, fumigé « bien avant dans les parties fondamentales » font sortir du sexe sans fond de la femme inassouvissable deux très phalliques anguilles, « l'une jaune et l'autre noire ». Délivrée de cette double présence maléfique, la fille du vizir pourra devenir une femme tout ce qu´il y a de plus respectable de la main du vaillant boucher. L´issue du récit est, on le voit, aux antipodes du tragique de même que le rôle du partenaire animal est inversé para rapport à l´anecdote recueillie par Pierre Damien (au point que la théorie de l´influence émise par Janson est plus que douteuse). Parenthèse monstrueuse dans l´initiation d´une femme, l´amour singe ne compromet pas l´ensemble de l´ordre patriarcal comme ce sera le cas dans une Chrétienté de plus en plus angoissée par les frontières troubles entre l´humain et l´animal.
Transmis de bouche en bouche, diffusé dans toute l´aire culturelle de l´Islam et véhiculée par différents intermédiaires chrétiens la légende des amours simiesques de la fille du vizir allait alimenter bien de polémiques et, sans doute, d´obscurs rêves érotiques.



A SUIVRE


[1] E. Panofksy, Essais d´iconologie, 279
[2] McDermott, 63
[3] Janson, 25
[4] Janson, 20. La théorie de la nature démoniaque du singe: « The monkey represents the very person of the devil since he has a beginning but has no end (that is, a tail). In the beginning, the devil was one of the archangels, but his end has not been found. [He has no tail since, just as he perished in the beginning in heaven, so also will he perish utterly at last, as Paul, the herald of truth, said, "The Lord Jesus will slay him with the wrath of his mouth" [II Thes. 2: 8].] It is fitting also that, in addition to not having a tail, the monkey lacks beauty also. And he is quite ugly in the region where he lacks a tail. Just so the devil has no good end. Physiologus, therefore, spoke well” (Physiologus, édition de M. J. Curley, 88)
[5] G. Bataille, L´Érotisme, 138-9
[6] L´Ottimo Commento della Divina Comedia, 1827, I, Inf XXIX, 139
[7] Peter Damian. Letters 61-90, O.J. Blum transl., Letter 86, pp. 296-297. Tr. d. A. Voir l´original en latin dans Migne Patrologie Latine, CXLV, 789.

jeudi 7 mars 2013

De Babi aux singes satyres


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L´on sait que les babouins « à tête de chien » (Papio cynocephalus) nommés ââni par les anciens Egyptiens, étaient des animaux sacrés représentés à profusion sur divers temples et tombeaux dès la période Protodynastique, et dont on exhume encore aujourd´hui les restes momifiés. Polyvalents, ils témoignent déjà de toute la complexité symbolique qui va être associée à la gent simiesque : en tant qu´animaux rituels ils sont associés aux ancêtres royaux lors des festivités du rajeunissement du monarque mais aussi à différentes divinités (Hâpi le dieu à tête de babouin protecteur des poumons du défunt dans les vases canopes, Iouf et les singes armés gardant les tombes royales, Hedjour, Hehet, Qefedenou voir le dieu solaire Rê lui-même ou encore, exploitant le versant agressif de l´animal, les ennemis des dieux que sont Apophis ou Seth), et tout spécialement à Thot comme l´expose McDarmott :

« It is as the holy animal of Thoth that we most often hear of the cynocephalus.(…)The cynocephalus was supposed to have taught the sacred hieroglyphics to the god, and it wears the lunar disk of the god on its head. The animal is the emblem and representative of the deity. As a companion of the god it drives evil souls to their punishment. (…) The cynocephalus was certainly associated first with Thoth because of the belief that it was affected by the moon but in its connection with the god it seems also to have embodied the principle of balance or equanimity, and so to have been placed on the standard of scales and balances, over which Thoth presides. (…) Again Thot is the god of magic and is addressed in magical incantations, often under the form of the cynocephalus. The cynocephalus is mentioned in such incantations, and the regular means of dismissing a spirit or god which has been brought by a charm is by burning the excrement of an ape” (McDermott, 7-8)

            Mais pour ce qui relève du symbolisme sexuel de la bête c´est une divinité mineure assez méconnue qui va l´incarner avec véhémence, l´imposant babouin ithyphallique Babi (littéralement le « taureau des babouins », double dominance génésiaque). Hyperbolique et polyvalent, son phallus est le verrou de la « porte du Paradis » qui ouvre au sanctuaire des dieux mais aussi le mât du bateau qui mène aux îles fortunées de Aaru dans le Duat ou règne souterrain des morts. Illustration suprême de l´érotisme en tant que « affirmation de la vie jusque dans la mort » selon la célèbre définition de G. Bataille, il préside à la sexualité du défunt dans l´Au-delà et c´est en vue de conjurer l´impotence posthume et jouir d´une vie future pleinement réussie que l´on lui adressera des prières et des sorts. Corrélativement, l´aspect féroce de cette sur-virilité, marquée par la violence des Babouins omnivores, le fait consommer les entrailles des morts et dévorer avec Ammout les âmes des reprouvés par la loi de Maât lors de la cérémonie de la pesée du cœur dans la Salle des deux vérités[1].
            
 C´est donc cette divinité mineure, babouin au pénis dressé orchestrant les prouesses sexuelles des morts, qui inaugure le long cortège des singes lubriques qui nous mènera, du haut de son mât en érection, jusqu´à Kong. Et c`est son ombre, ainsi que celle de ses congénères sacrés qui s`étend sur la représentation du cynocéphale lubrique (l`animal, par opposition au peuple monstrueux du même nom que l`on confondra parfois par la suite dans les compilations médiévales) dont hérite l`Antiquité classique à travers différents artefacts culturels égyptiens et les nombreux récits de voyage de cette première « globalisation » que fut l`hellénisme. Ainsi, selon Elien, qui raconte que « les Égyptiens avaient, sous les Ptolémées, dressé des cynocéphales à connaître les lettres, à danser, à jouer de la flûte et à toucher de la cithare »,  « les cynocéphales et les boucs sont des animaux dissolus. Les poètes disent même qu'ils ont commerce avec des femmes, ce qui semble émerveiller Pindare ». À quoi il ajoute : « Et j'ai aussi entendu dire qu'ils avaient éprouvé un violent désir pour des jeunes filles et même leur avaient fait violence, surpassant ainsi en luxure les jeunes gens que Ménandre a représentés dans sa comédies des fêtes de nuit.» (De Natura Animalium VII, 19).
             
Le fantasme du singe ravisseur émerge ainsi dans la conscience occidentale, rêverie autour des représentations énigmatiques venues du lointain Egypte (tutrice en cela comme tant d`autres choses de la Grèce) mais aussi naturalisation, à l`enseigne de l`exotisme, des vieilles hiérogamies divines dont les mythes gréco-romains regorgent. L`aspect comique et satirique introduit par la référence à Ménandre renvoie à la fois à la condamnation morale d`un excès de lubricité et à sa vision sur le mode grotesque, axes qui seront fortement developpés lors du developpement du mythème de l`amour singe.

Érigé au rang de auctoritas ès zoologie, Élien sera sans cesse cité tout au long du Moyen Âge, encourageant un processus d´amplificatio fantasmatique dans le cadre du paradigme chrétien hostile à toute forme de luxure. Parallèlement, la diffusion du modèle icnographique du cynocéphale ithyphallique contribue au succès du thème, que ce soit dans des figurines de terre-cuite (30, 109, 164, 165 selon la classification proposée par McDermott dans son ouvrage pionnier sur la question simiesque[2]) ou de bronze (195), ainsi que les vases de verre (464), les mosaïques (487, 493), les reliefs (501) et les gemmes (594, 591, 592 –cette dernière image présentant de facon assez crue une masturbation simiesque).

Hybride étrange qui semble parodier de facon grotesque l´homme selon le célèbre dictum de Ennius cité par Cicéron 'Simia quam similis turpissima bestia nobis' (De Natura Deorum, I, XXXV) et inlassablement repris par la suite, le singe était promis à rejoindre le royaume des créatures demi-humaines qui alimentaient l`imaginaire exotique gréco-romain. Qui plus est ses perpétuelles érections le menaient tout droit vers la collusion avec un être omniprésent dans l`iconographie classique, véritable vecteur du pansexualisme antique : le satyre. Unis par leur commune phallophorie (dont dériverait, selon Macrobe, le terme même de satyre[3]) ils vont devenir des étranges compagnons de route, le singe permettant une lecture evhémériste de son prédecesseur légendaire mais en en devenant en quelque sorte l`avatar abâtardi.
Déjà chez Pline le satyre devient une sorte de singe[4] mais c`est chez Pausanias que l`amalgame débouche sur un script fantasmatique qui ne cessera de hanter l`Occident.
"Voulant savoir plus positivement à quoi m'en tenir sur l'existence des Satyres, j'ai questionné beaucoup de monde, et voici ce que j'ai appris d'Euphémus Carien. S'étant embarqué pour aller en Italie, il fut écarté de sa route par les vents, et emporté dans la mer extérieure (l'Océan), où les vaisseaux ne vont jamais. Ils y virent beaucoup d'îles, les unes désertes, les autres peuplées d'hommes sauvages.
Les matelots ne voulaient pas approcher de ces dernières, ayant abordé précédemment dans quelques-unes, et sachant de quoi leurs habitants étaient capables ; ils s'y virent cependant encore forcés. Les matelots donnaient à ces îles le nom de Satyrides, leurs habitants sont roux et ont des queues presque aussi longues que celles des chevaux. Ils accoururent vers le vaisseau dès qu'ils l'aperçurent, ils ne parlaient point, mais ils se jetèrent sur les femmes pour les violer. A la fin, les matelots épouvantés leur abandonnèrent une femme barbare qu'ils jetèrent dans l'île, et les Satyres peu satisfaits des jouissances naturelles, assouvirent leur brutalité sur toutes les parties de son corps »[5].

L`esthétique du récit de voyages, articulé autour d`un pacte de lecture d`authentification des données (fruit d`une veritable enquête par le narrateur-auteur auprès d`informateurs légitimes) installe la scène du fantasme (il s`agit d`un gang-bang bestial) dans la vraisemblance exotique. Localisés dans la géographie insulaire grecque, les satyres deviennent des créatures désenchantées, simple peuplade monstrueuse au milieu des mille autres prodiges de la génésie luxuriante de Physis.

L`amalgame entre les deux créatures sera cautionné par le grand compilateur chrétien du savoir zoologique antique Isidore de Séville qui distingue parmi les cinq espèces de singes connues de son temps les simia, sfingia, cynocéphalus, satyrus et callithrix. Mais cette classification ne vise plus à une rationnalisation de la légende, juxtaposant des créatures tout autant fabuleuses les unes que les autres car le singe anthropoide, qui restera inconnu de l`Europe chrétienne jusqu`au XVIIe siècle, relève du prodige tout autant que les peuplades cynocéphales auxquelles son nom même l`associe ou que les satyres lubriques et hommes sauvages dont il partage maint traits. C`est ainsi qu`il trouve sa place à leur côté dans l`explosion des monstruosités qui accompagne la Renaissance du XIIe siècle dans la Chretienté et qui va durer jusqu`à l`autre Renaissance que l`on connaît.

Dans le manuscrit des Propriétés des bestes publié par M. de Xivrey et qui a été composé en 1512 d'après l'ouvrage très répandu du franciscain anglais Barthélemy de Glanvil, De proprietatibus rerum (c. 1230), se trouve un extrait du chapitre de celui-ci intitulé De faunis et satyris qui définit ces derniers comme «bestes monstrueuses et de diverses figures, masles et femelles, qui ont vizaige d'hommes et de femmes, comme nous avons, mais non pas si fort sur usage de raison; comme vous pourriez dire d'un singe, envers notre semblance de vizaige, qui tient de la figure d'homme de face. Ces bestes cy ne puist on aprendre à parler ne par part ne par nature. Ils ont fier couraige, tenant manière bestiale, publiquement luxurieuse (…). Quant ces bestes monstrueuses que Alexandre trouva au désert veullent aller à la femelle, et la femelle s'enfuyt, ils la lassent tant qu'elles demeurent hors d'alayne, quasi comme morte. Par ce sont-ils appelés satires, qui vient de satur, parce qu'ils ne peuvent se saouller de luxure »[6].

Comble de la sur-virilité, le coït satyrique introduit l´analogie bataillienne entre la petite mort et la grande, déjà présente dans la traduction du P. Corbichon de l´original anglais (« Ont un appétit bestial et par espécial quant à la luxure : en tant que quant ilz peuent une femme trouver au bois , ilz la travaillent tant de cellui fait que elle demeure toute morte »). Cette lubricité sans bornes ouvre la porte au processus d`amplificatio tératologique qui amalgame les différentes sources en des nouvelles créatures composites, reprennant, au titre de Satyres, une partie des monstres énumérés par Isidore de Séville dans son chapitre de Portentis[7] (signe d´un infléchissement épistémologique, le compilateur de 1512 tentera d´expliquer cette progéniture monstrueuse par la croisement entre races, détail absent du texte original de Barthélémy[8]).

S´appuyant sur les sources patristiques pour renforcer l´auctoritas du texte, l´analogie du satyre et du cynocéphale débouche sur une reconfiguration grotesque du corps : «Le souverain et grand Aristote, aussi monseigneur Saint Isidore dient qu'il y ha en ces désers aucuns satires sauvaiges comme cenophales, qui ont corps d'homme, teste de chien et piez de chèvre. Aucuns y a qui ont corps d'hommes, teste de sanglier, mains et pieds comme cynges. Ceulx-ci aiment à merveilles jeunes filles à marier... comme nous verrons du grand satire que Alexandre trouva au désert »[9]. Amalgame encore, puisque l`auteur fait ici référence à un célèbre passage de la Lettre d'Alexandre le Grand à Olympias et à Aristote sur les prodiges de l'Inde du pseudo-Callisthène relatif à une autre peuplade monstrueuse, les « Mélophages » (mangeurs de moutons), où le sacrifice de la femme martyre n´est plus, comme chez Pausanias, sexuel, mais anthropophagique, annonçant l´obscure duplicité des « sacrifices » à King Kong.



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A SUIVRE...


[1] Voir notamment Geraldine Pinch Handbook of Egyptian Mythology 113-4
[2] W. C. McDermott The ape in antiquity, Baltimore, The Johns Hopkins press, 1938
[3] « Dérivant de sathin, qui signifie le membre viril. On croit que de là aussi vient le nom des Satyres, pour Sathimni, 
à cause que les Satyres sont enclins à la lubricité » (1, 8)
[4]Il y a des satyres dans les montagnes indiennes situées au levant équinoxial : le pays est dit des Catharcludes. Ces satyres sont très rapides ; ils courent tant à quatre pattes que sur leurs deux pieds : ils ont la face humaine, et leur agilité fait qu'on ne les prend que vieux ou maladies” (Histoire naturelle, VII, 2, 17)
[5] Pausanias, Description de la Grèce,  I (l´Attique) ch. XXIII, "Des Satyres”, 5 et 6. 
[6] In X. B. de Virey, Traditions tératologiques, 471
[7]
« Aucuns y a, dit le souverain Aristote, qui sont appeliez ciclopes, qui n'ont que un oeil au millieu du front. Autres satires sont qui n´ont point de testée; qui ont les yeulx et la face en la poitrine entre les deux espaulles. Les autres ont visaige sans nées, et leur bouche n'est que ung petit pertuis, par lequel ilz sugcent,une pomme rollee. Les aucuns vivent seullement de l´odeur d'une pomme ou d'autre fruict, ou de quelque bon odorement. Et si la chouse qu'ilz odorent leur scent mal et contre cuer, ilz [viennent] prestetement en dangier de mort; la pluspart en meurent, mais ilz congnoissent seullement au veoir si ce qu'ilz prennent leur est bon (…). Il en y a tant de diverses sortes que trop long seroît à racompter de toutes, qui moidt empescheroit nostre matière », Id, 472-473
 [8] « Dont viennent autres monstres de diverses sortes et figures monstrueuzes, et contrefaites, tant de leur nation que d'autre. (…) Plusieurs monstres, par cas semblable, ont este au monde trouvez, pour avoir heu compaignie de bestes entre les humains. Mais parceque c'est contre usaige de raison, et chose de grant abhomynacion, justice y pourvoit qui les condamne au feu quant ilz sont afames du cas qui est horreur de-vant Dieu et devant les hommes.» (id, 471).
[9] « Nous allâmes ensuite chez les Mélophages; bientôt nous vîmes paraître, vers la neuvième heure, un homme velu comme un porc. La vue d'un être pareil nous effraya; j'ordonnais qu'on s'emparât de lui. Quand il fut pris, il nous regarda avec impudence; alors je fis déshabiller une femme et la lui fis présenter, pour en exciter chez lui le désir. Aussitôt il la saisit et se mit à la dévorer très vite. Les soldats s'étant précipités sur lui pour l'arrêter, il fit entendre un son guttural en sa langue. A ce bruit, tous ses compagnons sortirent du Marais, au nombre d'environ dix mille » (http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/callisthene/alexandre.htm)