mardi 26 mai 2009


Les onze mille verges apparaissent comme une parodie du Nouveau chatouilleur des dames – cet ouvrage de la fin du XIXe siècle qui, selon la notice de la Bibliothèque Nationale, est « un voluptueux récit dont la flagellation fait le fond, mais sans aucune cruauté » et qui, en guise d’introduction, est précédé d’une savante dissertation sur la flagellation – et de La Chambre Jaune de Jacques Desroix qui mettait en scène un gentleman anglais, Sir Edward, se livrant dans West End à des orgies sado-masochistes avec sa femme de chambre, la jolie Maud, et avec sa douce nièce Alice. Publié en 1902, ce roman établissait le répertoire de tous les types de flagellation, de la correction anodine au supplice, en passant par les différentes espèces de fustigation – sadique, sado-masochiste et masochiste1 – et usait pour ce faire, comme plus tard le roman d’Apollinaire, de tous les tons : brillant, comique, humoristique, sarcastique, indifférent et lyrique. Mais l’invention de nouvelles règles pornographiques ne passe pas seulement chez Apollinaire par l’assimilation d’innombrables références romanesques, elle se fonde également sur la reprise, au sein d’un récit littéraire, d’éléments appartenant jusqu’alors au discours scientifique. Ainsi, pour Les onze mille verges – où les « scènes […] de saphisme, de nécrophilie, de scatomanie, de bestialité se mêlent de la façon la plus harmonieuse » et qui est avant tout, si l’on en croit un catalogue clandestin de 1907, un traité de la flagellation, « cet art voluptueux dont on a pu dire que ceux qui l’ignorent ne connaissent pas l’amour »2 – est nourri d’ouvrages médicaux dont Apollinaire était coutumier : l’Etude sur la Flagellation à travers le monde. Aux points de vue historique, médical, religieux, domestique et conjugal; avec un Exposé documentaire de la Flagellation dans les Ecoles anglaises et les prisons militaires de Jean du Villiot, paru en 1899 ; le célèbre travail de Krafft-Ebing (1886) dont le chapitre II, « La flagellation comme excitant des sens », présentait la fustigation comme un besoin de domination et comme un penchant normal hypertrophié, ou encore Les Perversions de l’instinct sexuel du docteur Moll qui, paru en 1895, décrivait les verges et les knouts comme de divins accessoires érotiques.
C’est en faisant jouer entre elles toutes ces références que le lecteur comprend qu’au contraire des Exploits d’un jeune don Juan (1911), Les onze mille verges est un livre central dans l’œuvre d’Apollinaire et éclaire la signification de la flagellation et autres motifs sado-masochistes dans les lettres à Lou, bien sûr, mais aussi bien dans l’épisode du général Breziansko de La Femme assise (1920) ou dans le Poète assassiné (1916) où abondent les coups, les mortifications, les fustigations, notamment dans le chapitre « Dramaturgie ». Cette thématique, qui irradie également l’œuvre poétique (« Lul de Faltenin » ou « L’Ermite » dans Alcools (1913), « Lou ma rose »3 ou encore Le Verger des amours [1924 ?]), est peu à peu devenue symbolique, cosmique et métaphysique, concernant alors aussi bien la flagellation d’adorables filles que la fustigation des dieux, celle des « jolis culs roses » des nuées ou, comme dans « L’Italie »4 et « Les Collines »5 des Calligrammes (1918), celle du monde tout entier par les rayons tressés du soleil. C’est là sans doute ce qui justifie la remarque de Mandiargues louant Les onze mille verges : « Plongez-vous sans effroi dans l’ardent délire. Vous connaîtrez Apollinaire un peu mieux qu’en vous limitant au “Pont Mirabeau”, je vous assure ! »6
Or on touche là à un point où la méthode culturaliste pourrait s’avérer particulièrement efficiente et indiquer, en joignant sociologie, anthropologie et formalisme, les raisons pour lesquelles la postmodernité érotique ou pornographique prise tant flagellations et fessées. D’une part, ces supplices ambigus qui mêlent docilité et brusquerie favorisent le recours à la référence, à la citation. Comme la postmodernité elle-même, la narration de fessées sensuelles est une pratique constante du comme et du comme si, et ainsi que le prouve, par exemple, la comparaison d’Apollinaire et d’Esparbec, se caractérise par un usage itératif de la parodie. D’autre part, le récit de raclées érotiques correspond à une vision du monde marquée par les rapports d’emprise et d’inféodation ; en foi de quoi les représentations sadiques et masochistes ne seraient jamais plus fréquentes qu’au moment où elles représentent en miniature, dans les fictions, les relations sociales prégnantes. C’était déjà la thèse de Havelock Ellis qui, s’attachant au fonctionnement du plaisir sadique dans le spectacle de la flagellation, émettait, dès 1913, l’hypothèse que c’est parce que les brutalités furent, des siècles durant l’assise des sociétés européennes (où épouses, enfants et domestiques étaient couramment cravachés ou rossés) qu’elles ont pu acquérir une telle force érogène. C’est ce qui explique qu’une véritable chaîne se soit formée qui, au fil de l’histoire de la littérature et, plus généralement, des représentations, unit Rousseau, Sade, Sacher-Masoch, les romanciers victoriens, Apollinaire, Pauline Réage, Esparbec, etc. D’un bout à l’autre de cette chaîne, la pornographie reste une poïétique7, au sens où elle se définit d’abord par l’effet qu’elle produit – effet souvent mis en abyme à l’intérieur des œuvres elles-mêmes où fréquemment, un personnage, à la dérobée, en surprend d’autres occupés, selon le langage fleuri des XVIIIe et XIXe siècles, à accommoder une femme, à achever un homme, à se bahuter la pine, à administrer une douche ou à agacer le sous-préfet.
A cet égard la pornographie n’est pas seulement, conformément à l’étymologie, liée à la prostitution8, mais, suivant l’intuition de Pierre Louÿs, elle voisine également avec les danses sensuelles aussi bien qu’avec l’art de la parure et du maquillage, qui a pour fonctions de mettre en valeur la sensualité d’un corps tout en la dissimulant assez pour échauffer l’imagination. Depuis la Renaissance, qui a marqué l’avènement d’une première modernité (cette fameuse early modernity des historiens britanniques et américains) et, plus encore, depuis le Siècle des Lumières et le développement de la littérature et des arts libertins, l’Occident prise toujours davantage les représentations stimulantes, destinées « à faire bandocher » les hommes – selon la savoureuse expression de Restif de la Bretonne – et à enflammer les dames et les demoiselles – dans le premier livre des Confessions, Rousseau s’amusait déjà de ces « livres qu’une belle dame de par le monde trouve incommodes, en ce qu’on ne peut, dit-elle, les lire que d’une main » ; ce qui l’aurait étonnamment tenu lui-même éloigné « des livres obscènes et licencieux »9. Ce lien indissoluble entre organisation sociétale et fantasme est bien connu, et pendant la restauration de la monarchie anglaise par Charles II déjà, Shadwell rapprochait les punitions pratiquées dans les écoles et le penchant de certains adultes pour ce « vice anglais »10 dont Swinburne devait bien plus tard faire son ordinaire. Il se pratiquait dans des établissements spécialisés décrits par le Sâr Péladan dans Scandales de Londres (1885) et dont Les Mémoires de Miss Coote (1880), ce roman clandestin de la flagellation à l’époque victorienne, est un excellent aperçu, entretenant d’ailleurs des rapports étroits avec Harlot’s Progress (1732), la célèbre série de Hogarth, qui fait référence à la flagellation comme spécialité érotique dans les bordels de Londres ; le Fladge comme hypogenre pornographique ayant émergé dès le XVIIIe siècle pour s’imposer, ensuite, pendant l’ère victorienne11 et devenir une mode des backrooms postmodernes.


1 Voir M. Marcus, A Taste for Pain : on Masochism and Female Sexuality, New York, St. Martin’s Press, 1981 ; A. Spengler, Sadomasochisten und ihre Subkulturen, Francfort-sur-le-Main, Campus-Verlag, 1979 et B. Thompson, Sadomasochism, Londres, Casell, 1994.
2 Cf. G. Apollinaire, Les onze mille verges in Œuvres, Paris, Gallimard, La Pléiade, 4 vol., t.3, 1993, p.1319.
3 G. Apollinaire, Poèmes à Lou in Œuvres, éd. cit., t.1, p.475 sqq.
4 G. Apollinaire, Calligrammes, ibid., p.278.
5 Ibid., p.171 sqq.
6 André Pieyre de Mandiargues, Ultime Belvédère, [s.l.], Fata Morgana, 2003, p.42.
7 Pour une analyse de l’effet pornographique dans la perspective de l’anthropologie sociale, on se reportera à Kate Ellis et alii, Caught Looking : Feminism, Pornography and Censorship, Seattle, Real Comet Press, 1988.
8 S. Bell, Reading, Writing, and Rewriting the Prostitute Body, Bloomington, Indiana University Press, 1994.
9 J.-J. Rousseau, op. cit., p.40.
10 Mario Praz, La Chair, la mort et le diable dans la littérature du XIXe siècle : le romantisme noir (1932), Paris, Denoël, 1988.
11 Cf. Gordon Rattray Taylor, Sex in History, New York, Vanguard, 1954, p.122 : “As the population rose, the number increased, and brothels catering to flagellation and other perversions became rather numerous. The interest in flagellation seems to have grown steadily during Victoria’s reign, if we may judge from the volume of pornography devoted to this subject, but without extensive research it is impossible to judge whether this corresponds to an increase in actual flagellation. In fact, it is difficult to evaluate the extent of violent and destructive urges in the period. Society gave numerous opportunities for sadistic behaviour, but not on the scale of thy Middle Ages. If it is true, for instance, that judges imposed savage penalties, it is also true that nearly two hundred crimes, which had formerly called for the death penalty, were removed from this category. And if it is true that a sadistic strain can be found in Dickens’ preoccupation with cruelty, it is equally true that it is better to sublimate this interest by writing novels exposing cruelty and injustice than to practise cruelty and injustice oneself. Sadistic and masochistic urges were certainly preserved and occasionally they emerged in pathological forms, as in the case of Swinburne, and even Tennyson (who near the end of his life confessed to an interest in de Sade): but society was mobilizing defences and setting limits to the extent to which these urges could be indulged”. Voir aussi Piero Lorenzoni, English Eroticism, Omega Books, [s.l.], 1984, p.62 sqq.

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