dimanche 31 octobre 2010

Nécromanie Antique



Voici, pour notre spécial Halloween une petite bizarrerie du monde antique...

Bien que le mot nous vienne des sexologues de l`âge bourgeois, la nécrophilie entre discrètement dans la littérature grecque grâce à Hérodote. Dans son livre II, l'historien explique, au sujet des procédures de momification égyptiennes:

«Les femmes des personnages en vue, quand elles meurent, ne sont pas aussitôt données pour l'embaumement, non plus que les femmes qui sont très belles et celles qui étaient en grande considération; c'est quand elles sont mortes depuis deux ou trois jours qu'alors on les remet aux embaumeurs. Si l'on agit de la sorte, c'est pour empêcher que les embaumeurs ne s'unissent à ces femmes; car on dit que l'un d'eux fut surpris comme il s'unissait au cadavre d'une femme morte tout récemment, sur la dénonciation d'un sien confrère» (2,89).

Cette perversion, imposée en quelque sorte par la nécessité, revient dans un des passages les plus troublants du roman de Sinouhé l'Égyptien le bestseller égyptomaniaque du Finlandais Mika Waltari,

«La joie était à son comble lorsqu'on apportait le cadavre d'une jeune femme; peu importait qu'elle fût belle ou laide. On ne la jetait pas tout de suite dans le bassin, mais elle devait passer une nuit sur le grabat d'un embaumeur, et ceux-ci la tiraient au sort. Car tel était l'effroi inspiré par les embaumeurs que même la plus vile fille de rue refusait de se divertir avec eux, malgré l'or qu'ils lui offraient; et les négresses aussi les craignaient trop pour les accueillir.
Jadis, ils se cotisaient pour acheter des esclaves en commun, lorsqu'on en vendait bon marché après les grandes expéditions guerrières, mais la vie était si atroce dans la Maison de la Mort que ces femmes ne tardaient pas à y perdre la raison et causaient du bruit et du scandale, de sorte que les prêtres durent interdire d'acheter des esclaves. Dès lors les embaumeurs durent eux-mêmes préparer leurs repas et laver leurs vêtements et ils se contentèrent de se divertir avec des cadavres. Mais ils s'en expliquaient en disant qu'une fois au temps du grand roi, on avait apporté dans la Maison de la Mort une femme qui s'était réveillée pendant le traitement, ce qui fut un miracle en l'honneur d'Amon et une joie pour les parents et le mari de la femme. C'est pourquoi c'était pour eux un pieux devoir de chercher à renouveler le miracle en réchauffant de leur affreuse chaleur les femmes qu'on leur apportait, sauf si elles étaient trop vieilles pour que leur résurrection causât de la joie à qui que ce fût. Je ne saurais dire si les prêtres étaient au courant de ces pratiques, car tout cela se passait de nuit et en secret, lorsque la Maison de la Mort était fermée» (1977, p. 121).

L`autre référence antique de l`amour des mortes nous vient du poète Parthénios de Nicée qui nous raconte dans ses Passions amoureuses dont Ovide devait s`inspirer l`histoire d`un amour fou avant-la-lettre: «On dit que Dimoétès épousa Euopis, la fille de son frère Trézèn; s'apercevant que celle-ci était amoureuse de son propre frère et était sa maîtresse, il dévoila la situation à Trézèn. La jeune femme, poussée par la peur et la honte, se pendit, non sans avoir auparavant appelé toutes les malédictions possibles sur son mari, cause de son malheur. «Là-dessus, dit-on, peu de temps après, Dimoétès trouva le corps d'une femme extrêmement belle, que les flots avaient rejeté; il conçut d'elle un violent désir et s'unit à elle. Mais bien vite ce corps que la vie avait quitté depuis longtemps commença à se défaire : Dimoétès fit élever pour elle un grand tombeau. Il ne fut pas pour autant délivré de sa passion, et il s'égorgea sur la tombe» (31).

On peut distinguer cette perversion de celle qui consiste à conserver la forme de l'être aimé après sa mort, pratique qui, sous de dehors de touchante fidélité, confine à ce que les sexologues appelleront du nom tarabiscoté d`agalmatophilie. Ainsi Admète promet, si Alceste meurt, de faire une statue à son image comme le rapporte Euripide: «Figuré par la main d'artistes habiles, ton corps sera étendu sur mon lit; auprès de lui, je me coucherai, et, l'enlaçant de mes mains, appelant ton nom, c'est ma chère femme que je croirai tenir dans mes bras quoiqu'absente: froide volupté, sans doute, mais qui pourtant allégera le fardeau de mon coeur» (Aie. 348-354).

Ou encore, aux dires d`Hygin, Laodamie fit faire une statue de son mari Protésilaos, mort devant Troie:

«Comme Laodamie, fille d 'Acaste, qui avait perdu son époux, avait épuisé les trois heures qu'elle avait demandées aux dieux, elle ne put supporter sa douleur et ses larmes. C'est pourquoi, elle fit faire de son époux Protésilaos une statue de bronze à sa ressemblance. Elle l'installa dans la chambre nuptiale, en feignant d'accomplir les rites sacrés, et se mit à l'honorer.
« Un jeune esclave qui, un matin, lui avait apporté des fruits pour le sacrifice, regarda par une fente et la vit qui serrait dans ses bras la statue de Protésilaos et la baisait. Considérant qu'elle commettait l'adultère, il rapporta le fait à son père Acaste.
«Celui-ci vint sur les lieux, fit irruption dans la chambre, vit l'image de Protésilaos. Pour que celle-ci ne fût pas plus longtemps tourmentée, il ordonna que fussent brûlés ensemble, dans un bûcher qu'il avait fait préparer, la statue et les objets sacrés. Laodamie, ne supportant pas sa douleur, se jeta dans le feu et fut brûlée» (Fab. 104).




NOTE Pour plus de perversions antiques, voyez l`article de Danielle Gourevitch
Quelques fantasmes érotiques et perversions d'objet dans la littérature gréco-romaine. In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité T. 94, N°2. 1982. pp. 823-842

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